Au même instant deux hommes, qui transportaient une cage à claire-voie remplie de brebis, sortirent du hangar. C’était un employé du chemin de fer, marchant à reculons, et Laurent Biscosse qui fit sonner sa voix éclatante :

— Le voilà, ton colis !

La cage embarquée sur la charrette, le vieux tendit une tabatière en corne aussi veinée qu’une agate grise. Tout en parfumant son nez, Laurent pérorait :

— Ah ! bon Dieu, quand j’étais plus jeune !

Les trois hommes regardaient Laure qui s’éloignait sur la route bordée de platanes. Sa toque baissée couvrait ses cheveux. Elle marchait avec précaution, choisissant parmi la boue et les flaques d’eau la place de ses petits souliers qu’aucune tache n’avait maculés.

Laurent, sec et droit, qui avait à soixante-seize ans passés le coffre solide, haussait les épaules en parlant des femmes : « Celle-là, disait-il, était mignonne. » Avec son teint de poire duchesse et sa démarche un peu balancée, elle lui rappelait Fort-de-France, l’escale rêvée, où les belles créoles, une corbeille sur la tête, portaient elles-mêmes le charbon à bord. Le soir, on les revoyait en robe de mousseline blanche, faisant la salade d’ananas avec les marins. Les orangers et les citronniers étaient si épais qu’on ne pouvait les traverser. Ces souvenirs, accompagnés de mille vanteries, rallumaient le feu de ses yeux roux.

— Je disais, moi, à mon commandant, qui était un pauvre malade : tant que je suis bien portant, je veux m’amuser !

Laure n’entendait pas les grossièretés que son passage soulevait parmi les marins. Chaque fois qu’elle croisait quelqu’un, elle saluait avec un sourire. Sous la voilette, son regard rapide et doux surprenait comme une caresse. Il était bien vrai que ses yeux gardaient l’éclat des pays chauds et aussi la pulpe du visage, parsemée de taches duvetées, d’un brun de miel, qui rappelaient des rousseurs de fruit.

— C’est tout de même fort, disaient les gens, qu’on n’ait jamais su qui elle est !

— Moi, renchérissait à chaque occasion le père Milos, son menton de galoche tourné vers Picquey, je t’aurais cru plus fin !