Quand elle est là, il baisse la tête et ne trouve rien à lui dire. Entre elle et lui, il devine tant de gêne, de silence, une convention muette de déguisement. O misère d’un exil obscur ! L’enfant qui n’a pas connu la tiédeur du nid en sent monter dans ses hérédités inconscientes la chaleur lointaine. Cette femme qui vient à de longs intervalles, quand elle l’embrasse, faisant bouger en lui tout un monde enfoui, le laisse agité d’un tumulte sourd qui ne s’apaise que peu à peu comme s’éloigne dans le gémissement des pins l’haleine de la mer.

Son humiliation, c’est aussi la crainte de lui paraître ignorant et mal élevé. A l’école où il s’isolait dans son mutisme, fermant son esprit et son cœur aux cris de la cour, il s’est toujours mis par le travail au-dessus des autres. Il lui semblait se hausser vers elle. Maintenant encore, s’il va chez le curé, l’abbé Danizous, qui lui apprend même le latin, peut-être espère-t-il, à force de savoir, changer quelque chose.

Dans la demi-torpeur qui le gagne, il revoit ce visage velouté de charme. Mais le temps est loin où ces visites lui laissaient une impression d’éblouissement. Il se souvient d’avoir senti à son approche un radieux orgueil, et quand elle l’embrassait, c’était comme une impression très lointaine de bonheur plus profond que toutes les joies.

Ah ! qu’il était alors ignorant, intact ! Les choses qui lui ont fait depuis tant de mal ne l’avaient pas touché. Maintenant encore, à travers ces nuées d’angoisse et de rancune que des jours plus proches ont amassées, il est des moments où le passé remonte, rayonnant, comme si renaissait en lui l’enfant qu’enchantait la grâce de sa mère. Vis-à-vis d’elle, combien les gens qui l’entourent paraissent grossiers ! Quelle différence entre le fausset d’Elvina et sa voix qui vous pénètre comme une musique ! Mais elle est lointaine, inconnue. Il semble que la faute qui l’entache, lui, ne l’ait pas touchée.

A plusieurs reprises, il s’est retourné au fond de l’abri. La faim pâlit un peu sa joue enfoncée dans les feuilles sèches. Le repos de l’enfance entr’ouvre ses lèvres. Soumise, lasse de tourner dans les genêts comme un tourbillon au pied d’une dune, a flairé son visage d’un museau humide. Puis elle s’est couchée en rond à ses pieds.

II

La gare d’Arès approchait. Laure baissa la vitre du compartiment : une rafale d’air pluvieux entra, le train s’arrêtait, ce petit chemin de fer économique qui traîne comme une chenille le long du bassin quatre ou cinq roulottes forées d’étroites fenêtres.

Près du hangar des messageries, aux abords encombrés de poteaux de mine et de futailles de résine, un vieil homme, le menton carré entre deux bajoues, balayait le plancher de sa charrette souillé de coquilles.

Comme la jeune femme passait près de lui, elle s’inclina légèrement.

Le vieux la regardait, les épaules pliées, relevant une tête massive coiffée d’un béret, une face romaine, couleur de cuir, aux orbites mangées par de gros sourcils, où des yeux de gélatine verdâtre étaient embusqués.