A cette heure, Estelle inquiète, bravant le grain, le cherche sur le port. C’est son lot d’être tourmentée. Il y a bien, entre ces enfants, une sorte de pacte, d’entente tacite, mais qui n’empêche pas Michel d’être souvent dur et injuste comme s’il prenait sur la petite compagne qu’il s’est asservie une sourde revanche.

Il ne voit pas cette fille de quinze ans, mince et gracieuse, coiffée d’un fichu croisé sur sa gorge, qui court de porte en porte.

— Michel… Michel…

Mais personne ne l’a vu passer.

Elle tourne la tête à droite, à gauche, jette de grands regards sur les prairies fouettées par la pluie :

— Mon Dieu, où est-il ?

Lui, cependant, couché en travers de la hutte, les coudes dans la terre, s’entête de loin dans sa révolte. Le temps s’éclaircit. Dans la céruse enfumée du ciel, une fissure se creuse, grotte d’argent vierge, d’où tombent des rayons blancs comme des feux de phare. Michel a passé sa tête dans l’ouverture de l’abri. Une ondée de vent filtré par les pins rafraîchit sa face. Le sous-bois respire. Mais comment la brise atlantique imprégnée de sel et d’un goût de larmes, passant et repassant sur lui depuis son enfance, n’a-t-elle pas encore lavé son sang de sa souillure !

Une voiture approche sur la route, cette carriole du boulanger qui cahote chaque jour son chargement de miches dans des chemins de sable et de bruyère. Michel, affamé, ne désarme pas. Il y a trop longtemps que sa mère le traite comme un enfant qui ne comprend rien. Il essaie de l’imaginer dans cette ville qu’il ne connaît pas. Où demeure-t-elle ? Comment se représenter sa vie puisqu’elle dissimule avec tant de soin ? Péniblement il rapproche des mots entendus, les bribes tombées sur sa route d’enfant égaré dans ces mystères impénétrables. Mais toutes ces parcelles se défont dans sa tête. L’aime-t-elle ? Ne l’aime-t-elle pas ? A-t-elle honte de lui ? Il sait qu’elle se cache pour le venir voir. Il y a donc une menace qui plane sur leurs têtes comme ces orages que l’on voit fondre, l’été, sur le clapotis moucheté d’écume.

Le ciel se fonce de nouveau au-dessus des cimes tordues par le vent. Il n’entend plus le grondement de la lande tant il est assourdi d’impressions confuses, submergé par des eaux amères qui remontent du fond de sa vie d’enfant, comme si tout ce qu’il a éprouvé, souffert, détesté, à se découvrir différent des autres, marqué d’une peine inexorable, cette âcre injustice déposée en lui s’éclairait d’une lueur d’angoisse. Pourquoi n’a-t-elle pas assez de confiance pour dire son nom ? Un mouvement de haine le soulève contre cette femme qui ne lui a jamais parlé de son père. Qu’est-ce que ces baisers, ces mots fuyants, quand il sent grandir la soif de son cœur ? A quatorze ans, poussé en plein vent, sauvage et épineux comme un chardon de la dune, comment se douterait-il que sa révolte n’est qu’un sursaut d’amour étouffé !