Il a laissé à la maison, accrochés à un clou, son béret et sa pèlerine. C’est un vigoureux garçon qui paraît au moins seize ans, quoiqu’il en ait seulement quatorze. Tête nue, il marche le front au vent. Sa blouse noire d’écolier, bouclée d’un ceinturon, est souillée de vase. Ses sabots s’impriment sur le dos uni de la route.

Un oiseau qui se lève fait dans les arbres son bruit d’ailes. Michel tourne vivement la tête et le suit des yeux. Trrri… trrri… c’est cette sorte de grive que les paysans appellent une tride.

Les fûts espacés des pins se rapprochent dans les lointains violets du sous-bois que tachent de roux les taillis de chênes. Une odeur de pourriture monte des mousses et des fougères orange froissées par la pluie. Michel ramasse sur le tapis d’aiguilles les pommes de pin. Il en remplit le creux de son tablier relevé dans son ceinturon. Lentement, il avance dans les fourrés d’ajoncs et de genêts tout argentés d’eau, dans les ronces qui raient de filets rouges ses jambes mouillées. Un grand calme imprègne cette solitude où l’on entend à peine, hautbois chuchotant, l’égouttement léger des broussailles ; quelques cloches d’un troupeau épars dans le pignada se sont éloignées, mais le vent venu de l’océan, précipitant par bonds sa course fougueuse, enfle comme un orgue le murmure qui règne dans la cime agitée des pins. Michel lève par moments les yeux, s’arrête et écoute ; c’est tantôt un bruit de vague qui déferle, alternant avec la rumeur décroissante d’un chant qui s’en va. Peut-être aime-t-il mieux encore les voix de la forêt que celles de la mer. Il se sent trempé, rafraîchi, tout abreuvé d’air. Un nuage passe au-dessus de sa tête. Il lui semble que s’agrandit sa joie d’être seul. De temps en temps, il revient vider sa charge dans un sac en toile de marin, percé près de l’ourlet d’œillets en métal. Les gros œufs d’acajou foncé, taillés à facettes, sont enduits de pluie et de sable.

Michel a arrêté sa brouette à côté d’un petit cours d’eau encaissé où traînent des herbes submergées. Il s’est assis sur un tas de bois. Les résiniers ont entaillé ces jours derniers les pins près du pied. La pluie a collé ces copeaux clairs jaspés de cire. L’enfant ne regrette plus la course sur l’eau qui eût été pour lui une fuite. La tentation de ne pas rentrer avant la nuit envahit son cœur : dans cette vie du bois qui le pénètre, fraîcheur, aromes, harmonie plaintive du vent, il sent à nouveau se gonfler sa peine. C’est une poussée de forces obscures. La colère court de fibre en fibre, le faisant, comme un jeune arbre secoué, frémir tout entier. Quelle revanche de se cacher ici jusqu’au soir : ainsi introuvable et inaccessible, si sa mère vient, il ne la verra pas.

Le ciel qui s’assombrit annonce une averse. Il ne craint pas d’être mouillé. Son estomac commence à crier la faim. Mais est-ce la peine de s’être enfui pour céder si vite ? Entêté, cherchant dans sa rancune un surcroît de force, il s’impose de dominer l’appétit qui bâille, bête tapie, au fond de son être.

L’ondée s’abat soudain sur ce pays comme un immense filet tiré jusqu’au sol. Michel s’est réfugié dans une hutte de brande qui semble une rousse pèlerine de berger, abritée de l’ouest. A l’entrée, deux pierres calcinées sont enfoncées dans un tas de cendres ; sous le chuchotement infini de la pluie, seul, assis sur la terre sèche, la tête penchée sur ses genoux joints, il se repaît de son amertume.

Les gens du peuple ne se gênent pas pour tout dire devant un enfant. Jamais Elvina, quand elle raconte l’histoire de son nourrisson, ne s’est demandé s’il pouvait l’entendre. En réalité, sans qu’il comprenne les choses jusqu’au fond, le sentiment qu’il en a est obscur et lourd. A l’école, dans les bousculades de la cour, quand a éclaté pour la première fois à sa face le nom de bâtard, il a seulement senti le feu de l’insulte. Quelle était cette honte ? Il ne savait pas. Mais au lieu de crier : « Ce n’est pas vrai, » il avait foncé et donné des coups comme si seule lui restait la force.

Aujourd’hui, sous le capuchon de brande où il se tapit, c’est tout le bois qui le protège. La longue pluie oblique l’enveloppe d’un cercle infranchissable. Il n’y a eu, pour le rejoindre, que la chienne dont il voit le dos couleur de blaireau aller et venir dans les ajoncs.

— Soumise, appelle-t-il.

Il jette ce nom deux ou trois fois, d’une voix qui s’irrite. La chienne, dressant ses oreilles, plonge dans ses yeux un regard presque humain ; affairée, le museau bas, dans les taillis ruisselants liés par les ronces, elle semble humer une piste invisible.