Dans le petit port, la mer descendante avait découvert une bande de vase. Une charrette entrée dans l’eau était arrêtée près d’une pinasse. Un homme, debout, prenant à deux mains des poches lourdes d’huîtres, les jetait à l’arrière de l’embarcation. Chacune s’écrasait avec un bruit sourd.

Un petit cheval bai, les genoux dans la mer, s’impatientait.

Michel, caché derrière un tas de brandes, regarde le port. Il y a, pour un enfant, une amère tristesse à voir s’apprêter le départ des autres. Ce jour-là précisément, il aurait tant voulu s’en aller. Il voit Sylvain, botté jusqu’au ventre, qui marche dans l’eau. Sa pinasse flotte à quelques mètres de la plage. Il la prend par derrière et la fait virer ; le voici qui glisse contre la jetée.

« Il faut que tu restes, » lui a dit Elvina. Si sa mère vient, pour une de ces mystérieuses visites qui le troublent jusqu’au fond de l’être, il doit se trouver à la maison. Ce sera comme tant d’autres fois : elle arrivera dans l’après-midi pour repartir presque tout de suite. Déjà il se voit, derrière l’église, épiant avec anxiété sur la grand’route cette silhouette dont la vue lui cause un saisissement.

Plusieurs pinasses, noires sur la mer chatoyante d’un clapotis gris, se sont éloignées. Sylvain aménage son embarcation. Le calibre vingt-quatre au canon rouillé est couché à portée de sa main au-dessous du bordage. Elvina, debout sur la jetée, lance de vifs coups d’œil sur le port.

« Si elle me voit, pense Michel, elle me dira de rentrer tout de suite pour aider Estelle. » Et il se dissimule derrière les fagots. Puisqu’on le laisse, il veut être seul ! Il ferme les yeux et imagine la longue journée : le vent de la nuit a dû secouer les pins ; il prendra la brouette sous le hangar et ira dans les bois ramasser les pignes tombées.

Les Picquey partent maintenant, la femme derrière l’homme, chacun sur son banc. Déjà se rapetisse la pinasse ailée d’avirons.

Michel a traversé la terrasse herbeuse où sèchent les filets. Il n’y a personne au-dessous de la tour, devant la petite maison du douanier. C’est l’après-midi, quand le soleil donne, que se chauffent sous sa galerie les vieux et les vieilles.

Il a hâte d’être dans les bois et le voici poussant la brouette sur la grand’route droite que les plus bordent des deux côtés. Estelle, qui lavait le carreau de la cuisine, ne l’a pas vu partir. Mais la chienne Soumise, bondissante, a secoué pour le suivre le portillon.

Parfois, sur sa droite, il aperçoit au bout d’une percée la nappe du bassin.