Il eut l’impression qu’elle lui échappait. « Ce n’est pas cela ! » pensa-t-il, comme dans un éclair. Mais elle l’entraînait vers la gare, le train arrivait.
Le fuseau de lumière jaune se décolorait au couchant par-dessus les pins. Un timbre vibra. Les talus de fougères s’embrumaient de vapeurs violettes. Sur le quai encombré de fûts et de caisses d’huîtres, des groupes épars dans le crépuscule eurent un mouvement d’attention que Laure ne remarqua pas. Il lui fallait à l’instant de la séparation se convaincre elle-même que l’enfant n’avait pas de raison d’être malheureux. Elle avait pris sa tête dans ses mains. Il fermait les yeux. Et comme il cédait enfin, lui offrant avidement son visage altéré de Tarcisius qui cache une hostie, elle lui souffla dans l’oreille la phrase dérisoire par laquelle s’exprime l’éternelle contradiction de tant d’autres femmes :
— Surtout ne te fais pas de chagrin !
III
— J’ai dans l’idée qu’elle sera venue ! répéta pour la dixième fois Elvina qui s’interrompit de ramer.
— Nage, nage ! riposta son mari assis devant elle, sur le banc de bois qui servait de coffre.
Les deux paires de longs avirons bagués de cuir recommencèrent à battre l’eau grise.
Ils revenaient, à la mer montante, du grand parc qu’ils avaient aménagé près de l’île-aux-Oiseaux. La marée ayant reflué vite, à cause du gros temps sur l’océan, à peine avaient-ils pu pêcher une heure. Tout un voyage, une longue attente sous la pluie pour rapporter quelques milliers d’huîtres : une cinquantaine de poches en filet, les panetières, gonflées de coquilles et entassées toutes vaseuses et barbues d’algues dans l’arrière recourbé de l’embarcation.
L’horizon derrière eux était encore d’un gris de fumée. Une rafale se levait. Les rayures de la pluie s’effacèrent sur le clapotis.
Autour de ce rond miroir d’eau, le bassin d’Arcachon, un cirque sinueux profile ses lisières de pins et de sable, boursouflées de dunes, les unes boisées, d’un vert de bronze, d’autres sauvagement nues, aux crêtes d’argent rose, couleur de désert. Partout un océan de silence et de solitude. Les petits villages de pêcheurs ressemblent à des vols d’oiseaux de mer posés sur la plage.