L’embarcation des Picquey était pareille à toutes celles qui, à cette heure, revenaient des parcs aux huîtres : une longue et étroite pinasse cambrée comme un arc. Ses pointes aiguës rappelaient les pirogues des anciens pirates.

Elvina ramait par petits coups. Ses hanches roulaient entre ses grandes bottes en caoutchouc et le cordon noué autour de sa taille. Sous sa « bénesse » noire, cachant sa tête et ses épaules, ses yeux gris brillants regardaient vers la croix lointaine.

Tout à l’heure, Sylvain et elle s’étaient disputés pour une de ces paires de patins en bois que les pêcheurs chaussent sur le parc et qui avaient été oubliés : l’homme prétendant qu’Elvina devait s’en charger, qu’il lui avait même recommandé de les mettre à bord ; celle-ci, furieuse, ripostant qu’elle était fatiguée « d’avoir de la tête pour tout le monde ».

— Tu aurais bien pu embarquer seul. Il n’y avait pas tant d’huîtres à jeter !

Il ne répondait pas.

— Si elle est venue, et que nous arrivions trop tard pour la voir, ce sera ta faute !

Sylvain se taisait obstinément.

— Tu ne veux pas répondre ?

C’était sa manie de le harceler jusqu’à ce qu’il criât à son tour, plus fort qu’elle, entremêlant à ses propos des grossièretés qu’on n’eût point attendues de ce petit homme qui savait si bien cajoler les riches. Tout en manœuvrant contre son vieux jersey ses longs avirons, Sylvain disait qu’il n’était pas aux ordres de cette femme. Après tout, à bien compter, que gagnait-il à la servir ? Pas même de quoi payer l’usure des sabots. Ne lui avait-il pas fait plus de cadeaux qu’il n’avait reçu de bonnes pièces ? L’autre hiver encore, cette peau de loutre, une si belle peau, et douce, et épaisse, longue comme ça — il s’arrêta de ramer pour étendre le bras — la queue bien fournie, qui valait de l’or, et pour laquelle c’était tout juste si elle lui avait donné cent sous.

— Madame, avait-il failli répliquer, j’aime autant que vous ne me donniez rien.