Sous la galerie du poste de douane, les vieux retraités n’ont pas de plus vif plaisir que de voir passer les femmes qui reviennent, profilées dans le crépuscule sur la longue bande pierreuse ; procession où les plus lourdes, rappelant ces courges rondes et roulantes qui servent de bouées, alternent avec les fines et souples parqueuses. Celles-ci, quand elles surgissent, chargées de leurs paniers, des râteaux de parc, causent une sorte de saisissement, telles de petites déesses marines.
Les nouvelles volent plus vite qu’un oiseau de mer sur ces ports, où l’esplanade plantée de piquets et d’acacias rongés par le sel est une sorte de forum rustique. Elvina, traînant son bagage, n’avait pas fait dix pas sur cette terrasse qu’elle était arrêtée par un vieux bonhomme, son compère habituel, le père Milos, qui, sans cesser de téter sa pipe, et avec un plissement narquois des paupières, se donnait le plaisir savouré à l’avance de lui causer une contrariété : Elle avait eu « de la visite ».
— C’est la faute de Sylvain, j’en étais bien sûre ! commença-t-elle de se lamenter.
Comme Michel rentrait un peu plus tard, hors d’haleine, après une course à travers les prés, il aperçut la grosse femme assise sur son charreton, une guide en corde dans chaque main, descendant vers la plage au trot de son âne. Il fallait encore, avant le souper, ramener sous le hangar le chargement d’huîtres. Quels que fussent les événements et les querelles qu’on aurait ensuite à vider, ceci ne pouvait pas être retardé.
Michel passa en courant devant la cuisine éclairée et entrevit à travers le rideau Estelle penchée, suspendant la bouilloire à la crémaillère. Une lampe de cuivre éclairait la table jonchée de pelures d’ail légères comme des pétales de parchemin. L’enfant se détourna, le souffle court, sans s’arrêter devant la porte.
Sa chambre se trouvait dans la petite aile de la maison, avec une fenêtre qui ouvrait au bout de la galerie. Mais il y avait sur un côté de la cour, adossé au hangar dans lequel on triait les huîtres, un appentis où Sylvain rangeait le bois et la brande. Il s’y jeta comme se cache pour souffrir une bête traquée.
Ce coin obscur sentait la sciure, la forêt, le bois frais coupé. Personne ne songerait à le chercher là. Il s’abattit sur le chevalet qui servait à Sylvain pour scier les souches. Son cœur sautait. Il était malade d’humiliation. Il cachait dans ses mains sa figure brûlante des baisers qu’il avait reçus. Non, il ne pardonnait pas à sa mère ; il lui en voulait pour ses mots vagues, ses fausses promesses, en même temps que le révoltait une injustice contre laquelle il ne pouvait rien. Qu’était-ce que ces dangers dont elle lui parlait ? Quels étaient ces malheurs dont il serait cause ? Il avait la sensation horrible pour un enfant d’être environné d’ennemis et de gens méchants. Lui aussi détestait tous ces inconnus. Il aurait voulu ne plus voir personne. Puis ses pensées se brouillèrent et il pleura sans plus savoir si c’était de rage ou de désespoir, à flots, un déluge, parce qu’il faut bien que la tension du chagrin se brise et que l’orage fonde en pluie bienfaisante.
L’angélus venait de sonner quand passa dans l’entre-bâillement de la porte une lumière dansante : Estelle, abritant des doigts la flamme éventée d’une petite lampe, entrait dans le bûcher.
Dans le même instant, il fut sur pied. Mais elle l’avait entrevu, à demi couché sur le chevalet, la tête enfouie dans ses bras croisés. Et de le trouver là, tout seul, dans ce noir, elle reçut un coup au cœur. Petite fille ignorante, mais non point dure comme le sont tant d’autres enfants et que Sylvain rabrouait souvent à cause des larmes qu’elle versait sur un chien estropié par une auto, sur un chat malade, elle sentit dans l’atmosphère cet âcre arome du chagrin qui ne trompe pas. Ainsi l’odeur de la terre chaude que l’averse ravina sans la rafraîchir reste saturée de l’orage qui vient de s’éloigner.
Il y a dans les sens des adolescentes des divinations mystérieuses. Estelle flairait que Michel était à une de ces heures où il ne fallait pas le pousser à bout. Mais il était là. Elle était venue d’instinct, dans la nuit, jusqu’au gîte où il se terrait. Si Elvina ou Sylvain rentrait — et elle les attendait à toute minute — une scène pénible serait conjurée.