— Il faut venir, dit-elle, sans paraître étonnée, nous allons souper.

La flamme fumeuse d’une lampe à essence éclairait ses cheveux séparés au milieu du front, son cou long et brun, la chaîne d’argent qui glissait sur sa maigre épaule. Elle baissa la mèche sans le regarder. Michel, les paupières lourdes, se sentait ensommeillé et comme hors du temps.

Mais tandis qu’elle levait les yeux sur le visage de son compagnon, elle eut soudain la vision intérieure d’une destinée qui l’écartait d’elle. Cette mère un jour le leur reprendrait. Il s’en irait, il disparaîtrait sans que l’on sût même où trouver sa trace. Elle avait conscience d’une supériorité de race qui faisait de Michel au milieu d’eux un être isolé. Et désarmée devant ces événements au cours implacable, n’ayant que son faible cœur à leur opposer, elle eut du moins l’instinct de se débattre : ainsi ces oiseaux aux ailes trop courtes qui s’essaient précipitamment à frapper le sol.

— Michel, dit-elle en le retenant par le bras, qu’est-ce qu’il y a ?

— Tu ne t’en iras pas, continua-t-elle, le forçant à s’asseoir près d’elle sur le chevalet. Je t’en prie, je t’en supplie, promets-moi que tu resteras toujours avec nous.

Il la regarda étonné, avec des yeux où se levaient les horizons qu’elle faisait surgir.

A quoi pensait-elle ? Était-ce vrai qu’il dût s’en aller un jour ? Il imagina confusément des pays, des mers, d’autres étendues de pins au bord d’océans traversés par des paquebots. Une nostalgie puissante gonfla son cœur que venait de mordre la grande faim de la solitude.

Un vent noir recommençait de souffler dehors. La petite lampe qu’elle tenait toujours dans ses mains éclairait leurs deux visages rapprochés dans l’ombre. Que vit-elle sur cette face où les yeux encaissés, couleur de mer grise, rayonnaient de vie ? Les pensées courageuses s’y succédaient visibles comme dans une eau nue.

— Promets-le-moi, répéta-t-elle ; puis elle gémit :

— Mon Dieu ! mon Dieu !