Il n’y avait auparavant qu’une pauvre chapelle. Le curé d’une paroisse voisine venait à cheval pour dire la messe. C’était par un de ces chemins de sable où les bêtes halettent presque tout de suite, la foulée pénible et les flancs mouillés. Les morts, portés sur un brancard, s’en allaient par la même piste. Il fallait faire quatre kilomètres, petit point mouvant, entre les rangées immobiles des grands arbres droits. Tout cela est triste, comme l’infini. L’homme se sent chétif et perdu. Dans le vieux cimetière où s’ouvraient les fosses, les os de ces intrus se mêlaient à ceux des marins d’une autre commune. Ce sont des choses qui ne plaisent guère, non plus que de donner son argent à une église qui n’est pas la vôtre. Celle-là, vieux sanctuaire passé à la chaux qui cachait ses rides, se tassait dans une position admirable, sur une terrasse naturelle baignée de grand air au-dessus du bassin comme pour servir de colombier aux oiseaux de mer.

Les gens d’Arès n’aimaient pas ces paroissiens avec lesquels leurs vieux se mettaient peu à peu en cendre pour l’éternité. Depuis plusieurs générations, ils entretenaient avec eux de vives querelles ; la plus âpre au sujet d’une cloche qu’ils avaient autrefois payée de leurs deniers et qu’ils auraient bien voulu décrocher du petit fronton, maintenant qu’ils avaient une église neuve. Cette histoire de cloche volée est devenue proverbe :

— La cloche, la cloche, crient encore de jour et de nuit, en guise d’insulte, d’une pinasse à l’autre, les pêcheurs qui se reconnaissent.

C’est d’hier que date la prospérité de cette côte. Un grand-oncle de Sylvain se rappelait le temps où Arcachon, aujourd’hui reine du bassin, rassemblait à peine cinq ou six maisons. Heri solitudo, hodie civitas, dit la devise inscrite dans ses armes. En 1859, Napoléon III vint visiter la ville naissante. Il n’y avait encore que quelques chalets qui sortaient de terre au milieu d’un bois. Une bonne femme, la mère Fleurette, promena sur son âne le prince impérial. Quelques Landais étaient venus sur leurs échasses : l’un d’eux, qui était de Mios, avait apporté une poule en présent ; il attendit deux heures sous la pluie pour offrir enfin au souverain sa poule trempée.

Tout ce que l’on raconte de ce passé si proche semble sortir des vieilles histoires. Les dames du pays faisaient trente kilomètres à cheval, en robe de bal, d’une commune à l’autre, pour assister à une fête tout comme au pays de Gösta Berling : une vie de chasse et de chevauchées dans l’aboi des chiens. Les trompes sonnaient au fond des forêts. Ceux-là seuls qui montaient à cheval pouvaient connaître leurs propriétés. Ce sont d’immenses domaines que ceux où il faut entretenir cinquante, soixante ou cent kilomètres de fossés pour écouler l’eau, le grand fléau de ce pays pourri par les marécages. Si les fossés sont comblés, et que l’eau envahisse les semis, les petits pins meurent ; s’ils sont plus âgés, et que le sol soit noyé, le vent les déracine.

Il y avait parfois quelque vieille dame pour parcourir ces solitudes en charrette à bœufs ; ce carrosse des temps mérovingiens passait, cahoté sur les racines à fleur de sol, dans les garde-feu débroussaillés ; avenues taillées comme pour un roi où défilaient pendant des heures les rangées de pins interminables. La roue s’enfonçait parfois si profondément dans un trou rempli d’eau qu’on croyait verser. Il arrivait que l’on rencontrât une oasis, une maison basse, dans un rond-point, où une femme perdue dans ce pays sauvage jetait du grain à quelques poules, à côté d’un observatoire pour repérer les incendies.

Puis la charrette s’enfonçait de nouveau dans les solitudes, longeant parfois un bois brûlé, désert jonché de souches noires au milieu duquel, deux ou trois hommes s’agitant comme des fourmis autour d’une butte, s’élevait la fumée d’une charbonnière.


Chez les marins aussi, il y a quelque chose de l’écureuil et du chat sauvage. Le curé, l’abbé Danizous, les connaissait bien. Qui donc, parmi les pêcheurs, allait à la messe ? L’atmosphère qu’il respirait chez ces gens entêtés et durs, tranquillement dénués de toute religion, l’asphyxiait un peu. Gascons, ils avaient la vivacité de l’esprit et cette séduction qui n’est que dans les manières et dans la parole. Il y avait en eux, avec des ruses de pirate, ce fonds de nature irréductible qui porte la marque de la vie libre. Cela du moins restait sans bassesse. C’est un privilège que le contact des grandes choses violentes et fraîches que sont l’air et l’eau. Mais quel profond sentiment païen ! Si Homère passait sur la plage, ne ressusciterait-il pas des rêves oubliés ? Les vieux mythes ne sont peut-être qu’engourdis au cœur du pêcheur. Combien souveraine apparaît la lune, déesse rayonnante, compagne des nuits pures où la pinasse noire suit le filet errant !

« Je les convertirai à la longue… le Christ est toujours au milieu des pauvres, » s’était dit l’abbé. Cinq ans avaient passé. Rien ne le décourageait comme la pensée qu’il n’avait pas touché un seul cœur. Ce n’était pas qu’il doutât de Dieu : « Que suis-je, Seigneur, pour que vous daigniez vous servir de moi ? »