Dans l’église vide, il s’humiliait chaque matin au pied de l’autel. Vers le Père, ses mains ferventes élevaient l’hostie, renouvelant dans le désert des âmes sans foi le geste éternel de réparation et d’apaisement.

Sur le port, à l’heure où les pêcheurs suspendent à des piquets leurs filets mouillés, que de fois il avait rêvé à Jésus entouré par le petit peuple de Galilée. Ces hommes de la mer n’étaient-ils pas la postérité de Jacques et de Pierre ? Ils en avaient les nuques épaisses, gravées de rides noires, les mains crevassées ; quelques-uns, la figure cuivrée, recevaient en face le soleil couchant ; d’autres nettoyaient le fond de leur barque. Mais quelle parole les eût rassemblés ? L’abbé s’éloignait sur la plage. Là-bas où commence le pignada, il s’enfoncerait dans le grand sous-bois murmurant.

L’hiver, les rencontres sont rares sur les routes bordées de fougères rousses et orange comme une plume de bécasse. C’est l’été que l’on voit venir de très loin un point qui grossit. Les mules, accouplées par le cou, vêtues de légers filets aux longs glands flottants, tirent les charrettes chargées de barriques ; non point vin brillant qui rougit la bonde mais résine dont coulent les filets jaunes comme de la cire. Les pots accrochés aux pins étant vidés chaque mois, il faut porter l’« amasse » du bois à l’usine. Les hommes roulent dans la bruyère les fûts que cachettent des plaques de fer-blanc. Dans les chemins de sable noir que creusent les roues des charrettes, la chanson claire des grelots, au collier des mules, fait taire l’été l’immense crépitement d’or qu’est au loin le chant des cigales.

Mais l’hiver, silence et sommeil, pas d’autre bruit que celui du vent dans l’orgue immense de la forêt. L’air est si doux dans le sous-bois que l’abbé Danizous s’asseyait sur une souche. Comme il souffrait de crises d’asthme, le médecin lui avait recommandé de vivre dehors. Ce climat semblait ce qu’il lui fallait. Mon Dieu, était-ce parce que le dur noviciat des Jésuites, qu’il n’avait pas pu supporter, l’avait épuisé ? Il lui en restait un regret, le sentiment de choses manquées qui laissaient un vide dans son âme.

Les gens du pays le regardaient aller et venir, toujours seul, comme un homme qui n’a pas de but. Pendant un temps, il avait emmené Michel ; on les voyait marcher tous les deux, ou assis en haut d’un talus de sable, les jambes pendantes, à un endroit où il y a de beaux pins espacés au bord du bassin.

Cela avait duré quelques mois à peine ; maintenant jamais plus le petit ne l’accompagnait et les gens disaient que les Picquey, par jalousie, le lui défendaient.

L’abbé, assis dans le sous-bois, sa canne creusant le tapis d’aiguilles, se remémorait ce qui s’était passé. Comme cet enfant venu dans le désert de sa destinée lui tenait au cœur ! Ce sont des choses qui ne peuvent pas se dire, ni même se comprendre, quand on n’a pas cette âme assoiffée que dévore en dedans une vie qui fait bien souffrir.

L’abbé y pensait sans cesse sur les routes de ce pays. A quoi servait-il ? Il entrait dans chaque maison avec le sentiment de n’être pas compris. La vie était bien dure pour un curé au milieu des hommes. A ces gens âpres et sans scrupules, qui prenaient le large en pleine nuit pour lever les bourgnes d’un voisin, ou pour visiter en fraude les filets gréés au-dessus de l’eau dans lesquels s’empêtrent les canards, ce prêtre voulait enseigner une langue nouvelle, celle de la justice et de la charité. Au lendemain de son arrivée, le jour de Pâques, quand il avait fait son premier sermon, tout illuminé de flamme intérieure, les bonnes femmes avaient tourné vers lui des yeux stupides. La considération ne va pas non plus à la pauvreté. Son prédécesseur, un bon vivant, qui mangeait bien, riait fort, allait à la chasse, et avait toujours à la bouche quelque plaisanterie de presbytère, plaisait beaucoup plus.

Quand il rentrait, il croisait presque tous les jours au coin de la place Mlle Rescasse, une petite femme remuante, aux yeux vifs, les manières douces, qui avait longtemps régné en despote sur l’église et les catéchismes, et affectait de ne pas le voir. L’abbé ne manquait jamais de la saluer. Depuis le jour où un coup d’État lui avait fermé la sacristie, elle était sa seule ennemie, ne travaillant d’ailleurs que dans l’ombre. C’est un grand malheur que toutes les femmes ne puissent connaître sous leur propre toit une passion qui les détournerait de s’établir dans le destin d’autrui, satisfaisant par des démarches plus ou moins conscientes un besoin d’émotions et de péripéties que l’amour n’a pas absorbé. A cette vieille fille inoccupée, la disgrâce que lui infligeait l’abbé Danizous révélait un ordre nouveau de jouissances : celui de la haine.

Mais, rentré chez lui, s’il fermait les yeux, toutes ces pauvres choses s’effaçaient, et seule montait une lumière, aussi pure que le feu du ciel, qui était son amour pour un enfant. Dans l’abîme de son délaissement, c’était comme une revanche de la Providence !