Cette petite villa avait enseveli des heures qui laissent dans une âme un signe indicible de mélancolie. Il y avait connu des nuits où malade, isolé, il avait cru souffrir un peu de la passion du Christ. Le prélude d’abandon et de trahison, si intimement lié à toute vie humaine, ce pauvre prêtre en avait vécu les sueurs cachées. Non point toute la douleur divine mais une parcelle, une miette de l’hostie amère. Dans sa maison à galerie, en apparence semblable aux autres, combien de fois s’était engagé, entre Dieu et lui, ce colloque désolé dont l’Imitation a recueilli le tragique écho ? Les versets du moine anonyme sont la voix secrète de toutes les âmes. Dure montée vers la perfection ! Angoisse infinie du cœur que la vie a dépouillé, que les efforts intérieurs dénudent ; jusqu’au moment où l’amour changeant tout, les larmes mêlées aux larmes divines ne sont plus qu’une pluie ineffable ; et c’était dans l’humble chambre aux volets ouverts l’abandon total, la respiration apaisée de l’homme marqué pour les grandes choses et qui accepte l’épreuve suprême, celle de ne rien être ici-bas qu’une prière et qu’une douleur.
Infini serait le dénombrement de ces miracles quotidiens qui tirent ainsi de tout cœur fervent, du fond même de la pire peine, un élément de joie, d’actions de grâce et de perfection. La beauté de ces vies cachées est de transposer tous les événements sur un autre plan, le plan surnaturel. Les âmes religieuses sont des artistes qui travaillent sur le sacrifice. Mais quelle douleur, pour celui qui voudrait se donner à tous, de sentir battre un cœur refusé ! Les héritiers du Christ ont recueilli dans cette royale et lourde succession le délaissement.
L’abbé Danizous, étendu, la face tournée vers la fenêtre, regardait par les nuits claires la lune briller sur la lande. Que cette lumière ruisselait douce sur le petit pays purifié par la paix nocturne ! Les pins ne formaient plus qu’une bande noire, anonymes dont se mêlent sous le chœur étincelant des étoiles les bras étendus, l’infini murmure, au passage ailé de la brise qui jette leur parfum à la respiration voisine de la mer.
L’abbé Danizous avait ce jour-là une crise d’asthme.
Il avait été après sa messe voir une vieille femme, dans une petite maison de résinier, le long du canal. Comme il revenait, ses maigres épaules courbées sous sa pèlerine, le vent d’ouest l’avait suffoqué.
A présent il était couché, le dos soulevé par deux oreillers. Mariette avait mis ses lunettes pour compter péniblement des gouttes dans un verre d’eau.
— Monsieur le curé n’en veut que dix ?
Elle avait, cette Mariette, des yeux naïfs et l’esprit borné. Une pauvre « mémé » avec sa figure quadrillée de rides, son caraco noir sur une jupe ronde et sa pèlerine nouée sur un cou desséché et creusé par l’âge. L’air d’une vieille qui a connu beaucoup de misère. Aujourd’hui les jeunes ne savent pas comment ont peiné autrefois les femmes qui avaient à leur charge six petits enfants. C’était le temps où une barrique de résine se vendait seulement dix-huit ou vingt francs. Les mêmes barriques pour lesquelles on donne aujourd’hui un plein tablier d’argent. Quand Mariette contait au curé ses peines, elle soupirait en croisant ses mains sur son tablier :
— Il a fallu que je fasse double journée, de jour et de nuit. En travaillant plus que je ne pouvais, je n’en avais pas trop. Je ne sais pas comment font les autres. Aujourd’hui les pauvres veulent être plus que les riches !