A peine était-on entré dans cette maison que le dénuement des choses vous avertissait que les seuls trésors, présents et cachés, n’étaient que dans l’âme. Parce que la pauvreté fait horreur, grisaille où pullule tout ce qui est médiocre, laid et attristant, rien de plus beau, dans sa pureté qui a l’éclat du ciel, que la pauvreté volontaire. L’abbé Danizous vivait comme ceux qui tirent leur jouissance d’une source intérieure. Une cuisine mal chauffée par un petit feu, un pot de tisane au coin du foyer et quelques assiettes qui n’avaient pas été lavées pêle-mêle dans l’évier. La fenêtre ouvrait sur un jardin planté d’un sureau que clôturait une haie de rosiers.
Michel avait écrit presque toute une page ; quand l’abbé lui parlait, il secouait la tête, ses yeux absorbés allant sans qu’il les levât du livre au cahier.
— Maintenant récite par cœur, dit l’abbé, la voix bienveillante, comme l’enfant achevait de lire un passage des Géorgiques.
Quand ce fut fini, il le retint encore, reprenant le texte pour l’expliquer et le commenter. Comment Michel se représentait-il la campagne romaine ? Les idées s’enchaînant dans son esprit, il fit surgir, après quels détours, les jardins enchantés qui ceignent les villas célèbres, les cyprès, les grottes que dessinèrent Fragonard et Hubert Robert. Il avait pris ses grades de docteur à Rome, visité Assise et Padoue, poussé jusqu’à Naples. Sa conversation abondait en réflexions et en souvenirs. Doué de l’imagination charmante du Midi, à laquelle fournissait une culture variée et brillante, l’abbé Danizous avait le don de ranimer les choses, de les rendre aussi pleines de vie, aussi familières, eussent-elles des siècles, que les objets placés sous sa main.
A mesure qu’il parlait, les traces de fatigue s’effaçaient sur son visage. Les yeux s’éclairaient. Dans sa voix vibraient des enthousiasmes qui étaient comme la tonalité de son âme quand elle s’évadait vers d’autres pays riches d’histoire et de poésie. Dans ce prêtre maladif, maître sans disciples, orateur sans autre auditoire qu’un enfant presque abandonné, c’était une sorte de résurrection.
Michel écoutait, les bras croisés sur son cahier. Peu à peu un sourire descellait ses lèvres. Dans son regard passaient les belles images comme sur la mer l’ombre d’un oiseau.
L’influence d’un esprit supérieur est comme la musique : elle peut momentanément changer l’âme. Pour Michel, l’abbé n’était plus ce regard profond posé sur lui, sondant son âme, mais le magicien qui fait surgir un monde de pensées et d’émotions. Les explications se succédaient, glissant parfois à l’extérieur, ne le touchant pas. Jusqu’au moment où venait à lui, comme une abeille chargée d’essences et de parfums, quelque petit mot qui lui causait une impression de surprise, de saisissement, suivi parfois d’un ample récit où les dessins apparaissaient brouillés et confus, puis, sous l’effort de son attention, devenaient distincts, proches et aérés comme si se substituaient de nouveaux domaines de la vie au pays familier qui s’étendait derrière les fenêtres.
Quinze jours passèrent pendant lesquels il vint à la cure trois fois par semaine, régulièrement, travaillant avec une sorte d’avidité que l’abbé ne lui avait jamais connue. Histoire, latin, tout lui était bon, mais surtout les mathématiques. Le curé lui ayant prêté un atlas, il ne sortit presque pas de sa chambre pendant deux jours, étudiant la page où la mappemonde est une grosse pomme coupée en deux, dont se rejoignent les morceaux, le livre fermé. Il ne reparut pas chez le vieux Biscosse. Quand on l’apercevait dehors, c’était marchant seul, et il avait l’air de se réciter des choses. Estelle, inquiète, qui le surveillait sans qu’il y prît garde, le voyant assis au pied de son lit, penché sur un cahier rempli de chiffres et de triangles, se sentait prise d’une grande envie de pleurer.
Le curé le retenait chaque jour plus longtemps. Avec lenteur, avec hésitation, il tâtait cette âme, s’arrêtant devant les points qu’il sentait frémir. Il savait attendre. Ce n’était pas en vain que les Jésuites, dont il continuait de recéler l’esprit, lui avaient enseigné les longues patiences, et cet art du maniement délicat des âmes que nul ordre ne pratique peut-être avec une aussi profonde finesse.
L’attitude de Michel ne le rassurait pas. L’émotion du premier jour s’étant dissipée, il semblait durci, l’œil sec et brillant, la bouche douloureuse. L’adolescence le changeait et le maigrissait. Chaque visite de sa mère lui révélait-elle, avec plus de force, cette vérité vieille comme le monde, brûlante comme les larmes d’Agar au désert, qu’un enfant né hors de la famille demeure toujours, quels que soient les essais de réparation, quelqu’un de différent, d’isolé, contre lequel s’élèvent les lois et les mœurs ?