Michel posa son béret sur la table, déroula le cahier qui s’était froissé dans sa poche, et, sans dire un mot, se jeta sur Virgile comme un affamé.

Il avait un nez légèrement écrasé, aux larges narines, qui se soulevaient dans la réflexion. Était-ce parce qu’il était en retard ? Il y avait longtemps que l’abbé ne l’avait pas vu travailler avec cette force qui semblait en dedans de lui, le possédant soudain corps et âme. La pensée se formait en lui, sourdement mêlée d’inquiétude, que cet enfant avait peut-être quelque projet qui changeait son cœur. Ses traits se creusaient. Un instant, comme il levait les yeux, l’abbé remarqua qu’il n’avait plus ce vague dans le regard, cet air de mauvais rêve qui mettait depuis quelque temps entre les choses et lui une sorte d’espace infranchissable.

Quand Michel cherchait dans le dictionnaire, l’abbé lui disait :

— Veux-tu que je t’aide ?

— Non, non, ça va bien.

— Qu’est-ce qui t’embarrasse ?

— J’aime mieux trouver seul.

Alors l’abbé, avec un regard indéfinissable :

— Tu as raison.

Sa plume gisait abandonnée parmi les papiers, sur la table de cuisine où le bol du petit déjeuner n’avait pas été desservi. Frileux, il ramenait sur ses épaules voûtées un châle à carreaux. C’était un prêtre de quarante ans, usé par la maladie, d’un vieillissement prématuré. Long, maigre, gainé de noir, les cheveux abondants et négligés autour d’un front large, il avait un masque latin d’une finesse extrême. L’arête des orbites était coupante, les tempes cireuses. Tout cela, semblait-il, pour qu’au-dessus de ce corps ruiné, plus éblouissante, dans les yeux étirés, rayonnât la vie. Il y a souvent dans la physionomie des jeunes prêtres de race, et qui ont souffert, quelque chose de Lacordaire. Le romanesque de ce visage était dans la bouche. La bonté, l’ironie, les réticences mélancoliques, reflets fugitifs que distribue un esprit élevé sur un beau visage, n’y apparaissaient que pour s’effacer comme sur une eau fuyante des mailles de lumière.