Estelle, levée avant le jour, allumant le feu, lavant, balayant, versant l’eau bouillante dans une cafetière en fer bosselé qui se couronnait de vapeur, répandait dans le petit logis sa beauté radieuse. La lumière en semblait perdue puisque nul ne la voyait dans son entourage. Quand elle entendait enfin un pas sous la galerie, et qu’elle s’empressait, Michel rentrant, ses poches bourrées de livres sous son tablier, passait souvent sans lui dire un mot.

Depuis quelques jours, il avait l’air dur. Il fermait sa porte d’une telle manière qu’elle hésitait avant de frapper. Pendant le repas, elle s’interrompait à toute minute, cherchant dans le buffet une assiette, un verre, retirant du feu la poêle posée sur un trépied et versant soigneusement dans un pot en terre la graisse roussie qu’il ne fallait pas manquer de faire resservir. Comme elle s’agitait, il restait immobile, étranger à ce qui se passait, tenant ses yeux fixés sur la fenêtre. Quelquefois même, le visage creusé par la fatigue et pâle de faim, il continuait de lire en mangeant ; quand Soumise posait sur son genou sa tête fauve, il la caressait sans regarder, avec une douceur qui faisait monter dans les yeux d’agate un beau feu caché.

D’abord Estelle ne voulait rien dire… elle le poussait du bras, se levait, s’asseyait, parlait à la chienne ; ou bien elle se penchait au-dessus du livre, ses tresses brunes balayant la joue de son ami, jusqu’à ce qu’il eût pour la repousser un geste d’impatience.

C’était avec peine qu’Estelle refoulait ces choses dans son cœur. Une seule fois, en ces jours de travail, comme il l’avait trouvée dans la cour, s’essayant à fendre du bois, il lui avait ôté la hache des mains.

— Il ne m’en faut pas beaucoup, disait, toute joyeuse, la charmante fille, pendant que les bûches, sous les coups retentissants, s’ouvraient odorantes.

Il avait ôté sa veste et tapait fort, son tricot de laine étiré bâillant sur le cou, des gouttes de sueur commençant de couler sur sa tête nue, aux cheveux ras, sculptée par la maigreur de l’adolescence. Les manches découvraient ses poignets étroits, où les os saillaient. La hache, maniée d’un grand geste, attaquait le bois qui se déchirait dans le sens de la fibre, partagé par une longue entaille. Il y avait déjà à ses pieds une dizaine de morceaux épars.

— Maintenant c’est assez, disait-elle, tu peux t’arrêter. Je te remercie bien.

Comme il continuait, un peu haletant, les veines de son cou gonflées par l’effort, elle le regardait, émerveillée ; et tout ce qui l’entourait, ce matin-là, le petit hangar mal clos près du puits, le ciel où glissaient de longs nuages en duvet de cygne, lui paraissait soudain adouci, illuminé par un clair rayon d’amitié.

Elle portait la culotte rouge des parqueuses ; une grosse veste flétrie, rapiécée de neuf, que sa mère avait taillée dans un vieux paletot de Sylvain, se croisait sur sa gorge d’un blanc d’aubépine. Son cou plein de grâce prenait de trois quarts les lignes longues et fines des statues grecques. La moindre impression colorait ses joues. Il y avait en elle la vivacité de la jeunesse qui court et s’élance un peu au hasard, ayant à dépenser un trop-plein de vie.

Deux ou trois rondins fendus dans les bras, elle tournait vers Michel son visage hâlé de petite déesse, sa bouche où riait la nacre des dents, son nez court, ses yeux noirs ravissants de jeunesse où la lumière avait l’éclat d’un grain de rosée.