— Comment as-tu déjà brûlé tout ce bois, vous faites donc un feu d’enfer ? clama Elvina, lorsqu’elle reparut.
Cette grosse femme, le menton enfoncé dans son caraco, traînant ses hardes et son bagage, plus chargée que l’âne d’un Arabe, n’avait d’yeux que pour voir ce qui clochait dans la maison. Avec elle rentraient les disputes, et ces récriminations qui sont un soulagement pour les femmes que dévore la soif de parler.
Chez les marins, la mer réglant toutes choses, l’heure des repas variait avec les marées. On mangeait parfois de bonne heure, avant d’embarquer. Le soir, il y avait des allées et venues interminables entre la maison, le port et la voilerie ; puis, par les nuits noires, Sylvain se levait après le premier sommeil pour aller au bord du canal pêcher la piballe qui « monte à l’eau douce ». Son « piballey », une grande poche de fil métallique emmanchée à une longue perche, restait planté près d’une petite digue. Il partait avec sa lanterne. Le matin, on voyait dans la cour des seaux remplis d’une sorte de vermicelle épais et gélatineux.
Un expéditeur achetait très cher ce frai d’anguilles dont les Espagnols sont friands. Chaque jour s’entassaient dans la gare de grands sacs visqueux bavant sur le quai.
Michel eût aimé demander à Sylvain de l’accompagner. Mais il n’osait pas. Le malheur de sa naissance l’avait rendu sauvage et craintif. Il ne se mêlait pas non plus aux gamins du village qui s’éparpillaient sur la place, sous les platanes, lançant leurs balles contre le bas-côté de l’église.
Les jours de pluie, tant qu’il y avait une lueur de jour, il restait dans sa petite chambre. Cette aile de la maison étant construite en appentis, le toit s’abaissait au-dessus du lit qui était très haut, gonflé par une paillasse et couvert d’un morceau de cretonne rouge.
La nuit venue, il reparaissait dans la cuisine, apportant son livre, et restait parfois sans rien dire la soirée entière. Autour de lui, la famille continuait ses occupations. L’homme, un mouchoir noué autour du cou, remmaillait un filet ou une panetière. La femme, lourdement assise, rencognée sur sa chaise basse auprès du foyer, agitait sa langue. Volubile, sans cesse harcelante et contredisante, elle semblait faire peser sur son entourage une supériorité incontestable en énumérant de sa voix aiguë tout ce qu’elle avait entrepris depuis le matin. Par moments, elle s’interrompait pour invectiver Soumise, accusée de manger les œufs, et qui dormait sous la table, les pattes allongées, son ventre fleuri d’une double rangée de mamelles grises.
De calmes soirées pourtant, l’impression sinon du foyer, du moins de la maison où il fait bon trouver un abri ! Estelle accrochait à la porte vitrée le volet de bois. C’était elle qui raclait les petites soles au dos tigré de taches brunes, au flanc d’émail blanc, essuyant à la pierre de l’évier son couteau englué d’écailles, puis fendant la tête au-dessous de l’ouïe, pour arracher de longs filets sanguinolents. Le chat se frottait à ses chevilles. L’huile grésillait au fond de la poêle. Une minute après, Estelle faisant crier le soufflet, des gerbes d’étoiles s’envolaient dans la nuit veloutée de l’âtre.
Mais il arrivait que l’heure du souper, la meilleure chez les gens heureux, fût pour Michel une occasion de gêne et d’humiliation. Comme tous ceux qui portent en eux une plaie secrète, il souffrait d’une susceptibilité excessive. Les Picquey ne s’en doutaient pas. C’était son supplice, quand il mangeait, d’entendre Elvina déblatérer sur le prix des choses. Elle avait l’idée fixe d’être volée, accusant les uns et les autres : le légume était dur, « mal cuisant », l’épicière avait gratifié Estelle d’un vieux fond de sac ; le charcutier, qui allait le matin de porte en porte avec sa voiture, sorte de caisse ambulante peinte en rouge-sang, ayant coupé une côtelette, avait eu bien soin de faire passer la malheureuse ; et encore le pain qui pour sûr n’avait pas le poids !
On la voyait outrée de colère, ses petits yeux luisants dans une face épaisse, tourner et retourner sur la table la miche suspecte.