— Ils savent bien, à la boulangerie, qu’ils ont affaire à une innocente ! Laisse-moi y aller demain et ils m’entendront. Il y a toujours assez de gens pour s’engraisser aux crochets des autres.

Chacun mangeait lentement sans que ces litanies fussent interrompues. Michel souffrait en dedans, la gorge serrée. Il avait faim et n’osait pas demander du pain. Était-il vrai que sa mère ne payait pas assez ? Il ne savait pas ce qu’elle donnait. Chaque fois que Sylvain prononçait son nom, un rire bref tordait sa grande bouche aux lèvres de ruse ; et c’était comme un coup de couteau dans le plus sensible de son cœur.

Quand Elvina lui disait : « Sers-toi, » il craignait que Sylvain le surveillât et repoussait le plat sans le regarder.

— Non, j’en ai assez.

Elle n’insistait pas. Ce n’était pas que l’homme ni la femme fussent sans pitié, mais ils se plaignaient par habitude : de même Sylvain, quand il revenait de la pêche chargé de poisson, cachait soigneusement sous une serpillière ses paniers remplis, tâchant de dissimuler son butin aux yeux soupçonneux. Mais ces regards d’hommes exercés à saisir les moindres indices ne s’y trompaient pas. Michel, lui, avait la crédulité des enfants. Il souffrait aussi sans mesure, avec la passion déraisonnable des cœurs orgueilleux qui se meurtrissent à des idées fixes.

Estelle, inquiète, devinait vaguement que Michel se privait de manger quand son père venait de dire un mot qui l’avait blessé. Elle rougissait et le regardait à la dérobée, les yeux caressants.

— Tu n’en veux plus ?

— Non, je n’ai pas faim.

Elle le suppliait en baissant la voix.

— Laisse-le donc tranquille, disait Sylvain, qui avait graissé une tranche de pain rassis avec du pâté et mangeait comme un bœuf rumine, sur ses dents en ruine.