Il avait un pouce gonflé comme un oignon blanc qu’un panaris avait déformé. Son plus grand soin était pour son couteau, acheté jadis dans une foire, avec lequel il piquait sa part dans le plat, et qui était ferré sur son échine d’un anneau rouilleux.

Michel, décontenancé, lançait à Estelle un regard furieux. Elle devenait pourpre et baissait la tête ; à moins qu’elle ne se retournât précipitamment comme si l’idée lui venait d’une chose oubliée.

D’autres soirs, le souper s’achevait dans les bâillements. Sylvain, son couteau fermé, dormait sur la table. Il ne fallait pas un quart d’heure à Estelle pour laver la vaisselle, balayer, mettre tout en place.

Contre le manteau de la cheminée, l’horloge, grand corps de bois, se tenait debout dans sa robe peinte. Elle seule était belle et riche comme une infante. C’était l’héritage d’un oncle, sournois et avare, vieux marin qui cachait ses billets de cent francs dans une bouteille pour que l’humidité ne les gâtât pas et qui était tombé d’une attaque le jour où, fouillant dans sa paillasse, et ne trouvant plus son magot, il avait vu de ses yeux qu’il était volé.

Michel aimait regarder l’horloge. Les reflets du feu lustraient sa panse où était peint un petit paysage sur un fond d’ivoire, un bouquet d’arbres au bord d’une plage et une barque à sec. Il y avait des fleurs sur son beau corsage allongé. Mais la merveille, c’était le balancier, ciselé, guilloché comme un plat d’or, et qui portait des personnages : une mère assise, en robe rouge et blanche, berçait son enfant ; dans le disque d’orfèvrerie, l’oscillation de cette corbeille, petite chose fraîche et vivante, éveillait des idées très douces de chansons chuchotées et d’amour heureux.

Mais une image montait parfois comme une brume dans ses yeux levés. Quelle présence, à côté de lui, prenait mystérieusement une place invisible ? L’expression du repos s’effaçait sur son visage bosselé d’ombres. Quelqu’un était là qu’il interrogeait avidement : « maman… maman… » Il emportait ce rêve dans son lit, inventait des joies merveilleuses et se pénétrait de leurs délices jusqu’au fond de l’âme. On bien penché à sa fenêtre, les coudes appuyés sur l’embrasure, il criait en lui-même le mot éternel comme si l’appel de son cœur dans la nuit bruissante de brises et imprégnée de senteurs marines dût être entendu.

VI

L’hiver est pour les parqueurs la saison du travail ininterrompu. Il faut remuer les huîtres qui s’enterreraient peu à peu. Trop serrées, elles deviennent minces comme on voit un semis épais de carottes allonger des tiges anémiées. D’octobre au printemps, toute une population ne s’arrête pas de trier, de compter et de séparer à coups de couteaux les coquilles qui poussent soudées en un bloc.

Dur travail ! Hommes et femmes besognent dans l’eau. Les allées et venues sont continuelles entre le port et les parcs disséminés sur des bancs de sable et de vase le long des chenaux. C’est un labeur de Danaïdes d’aller chercher les huîtres et de les rapporter. Certaines de ces concessions sous-marines sont si éloignées qu’il faut ramer des heures pour y arriver. La mer ne les découvrant que pour peu de temps, la longue manutention doit se faire à terre.

Comme il s’agite, ce petit peuple de marins dont la flottille de jonques noires revient au port avec la marée. Anes et chevaux, traînant des charrettes, entrent dans l’eau pour se porter au-devant des pinasses appesanties. Les lourdes charges sont peu à peu ramenées sur la plage ou sous les hangars. C’est un brouhaha de foire autour de la jetée. Ceux qui n’ont pas d’équipage amarrent leur pinasse au flanc d’un chaland, massive plate-forme passée au goudron. Le triage s’y fait en plein vent.