Les plus pauvres, qui n’ont qu’une brouette, vont et viennent indéfiniment, une semelle de boue à leurs sabots.

Il y a des journées d’hiver où la glace forme une croûte sur les avirons. Les vieilles femmes ont presque toutes les phalanges nouées par les rhumatismes. Mais bien pires sont les coupures ! Cette parqueuse assise devant une table basse, entre des tréteaux, s’est pourtant fait de grossières mitaines avec un vieux bas. L’homme qui renverse devant elle les lourdes panetières a aussi quelques guenilles entortillées autour de ses doigts. Mais les écailles blessent comme du verre. Un jour ou l’autre la crevasse s’ouvre. Nulle part, peut-être, le médecin ne soigne autant de phlegmons.

L’animation est continuelle, à marée basse, autour des viviers que les ostréiculteurs appellent des « claires ». Ce sont de grands bassins rectangulaires groupés sur la plage. Un cadre de planches et de mattes herbeuses les borde d’un ourlet épais. Les expéditeurs y tiennent en réserve des cages d’huîtres. Dans l’étendue morne, on croit voir un camp, où s’agitent des travailleurs pressés par l’heure. Quelques lattes penchées par le vent en marquent la place. Il y a des charrettes arrêtées qu’on charge ; d’autres passent, attelées d’un cheval qui fait rejaillir la vase sous ses sabots. Les hommes en béret, secoués par le trot, conduisent debout. Quelques ânes profilent leur silhouette lente dans cette sorte de désert marin.

Ces derniers jours de février sont gris et pluvieux. Les parqueurs ne pensent pas à se plaindre du mauvais temps. Il faut bien que l’hiver se passe. Mais qu’on leur parle des huîtres qui se vendent mal, et de l’État qui menace d’enrayer la surproduction, leur lamentation se déchaîne : qui s’occupe d’eux sinon pour les entraver ? Leurs députés sont vaillants à table ! Quant à ceux qui mangent des huîtres, s’imaginent-ils qu’elles poussent toutes seules ?

Combien inculte et primitive demeure l’âme de ce petit port à la lisière des landes immenses ! Parce que ce pays fut jusqu’à hier une terre noire de misère et de vie peineuse, les passions y sont tenaces comme dans le sable une maigre racine. L’homme qui vit de la mer a une vue perçante pour découvrir au loin le moindre profit. Le morceau de bois qui flotte est son bien. Qu’un autre le dépasse pour s’en emparer, il en a cette rancune âcre, cachée, corrosive, qui fait les volontés insatiables et les cœurs durcis. Lui seul peut-être, entre les hommes, ne laisse pas échapper le plus faible indice qui puisse lui servir. Son oreille sent tourner le vent, écoute le poisson qui saute. Les vieilles gens qu’on voit sur le port, le regard si fin dans un visage brûlé par le sel, sont tous illettrés. Mais ils savent par cœur les choses de leur vie. La peine des hommes a gravé ses marques sur leur visage décharné par l’âge. Quant aux opinions du dehors, elles s’infiltrent péniblement comme dans la lande cette eau malsaine qui ne tarde pas à se corrompre.

La forêt qui enveloppe ce village de marins est leur alliée. Ils y vont couper des lattes pour leurs parcs. Mais c’est sans frayer avec le peuple clairsemé des bois : ces résiniers agiles et silencieux, au petit feutre taché de gemme, qui courent d’arbre en arbre. Ceux-là ont leur hutte dans laquelle s’accumulent les seaux englués de résine et les pots de terre. Lorsqu’en janvier le travail reprend, et que les coups de leur « hapchott » entaillant l’écorce font fuir les lièvres dans les fourrés, la solitude qui règne dans ces bois n’est pas moins profonde et plus mystérieuse encore que celle de la mer.


— Moi, déclara Elvina, je ne pourrai pas me lever demain. Ce matin l’eau était mortelle. Quand cette douleur me prend dans le dos, je n’ai pas fini de chanter.

— Il faut que tu aies toujours quelque chose ! lança Sylvain.

Ils étaient tous les deux, l’homme et la femme, au retour du parc, assis devant le feu de la cuisine. Une grande flamme jaillissait d’une brassée de brandes sèches qui s’incendiait avec des crépitements et des fusées d’or. Les vieux paletots dont ils venaient de se dépouiller, étendus sur une chaise, commençaient de fumer, dégageant une odeur de mer et de chien mouillé. Estelle, accroupie au coin du foyer, moulait du café. La petite boîte serrée entre ses genoux, elle tournait la manivelle qui dévorait les grains odorants.