L’homme qui va « fouiner » dans un buffet est toujours assuré de mettre sa femme en colère. Elvina avait fait le geste de l’arrêter :

— Va donc voir, Estelle !

Mais il revenait, triomphant, tenant d’une main une bouteille dont l’étiquette était souillée de traînées huileuses.

Comme il versait avec précaution deux ou trois gouttes sur un morceau de sucre, une odeur forte se répandit.

Térébentine, flamme cachée dans les ruisselets de sève qui s’égouttent sur le tronc des pins, les gens de ce pays croient que toute vertu de force et de santé réside dans ta liqueur dont le goût irrite. Toute la vie sylvestre est dans cette essence concentrée des bois. Il suffit de quelques gouttes pour que le corps fiévreux, envahi de frissons et de malaise, se sente ranimé par une flamme qui redresse et qui fortifie. C’était du moins ce que disait Sylvain ; une petite cuiller de fer dans sa main, il énumérait comme dans une sorte d’incantation les vertus merveilleuses du philtre qui lui semblait bon pour tous les maux :

— Vous laissez fondre dans votre bouche. Ça chauffe, ça vous fait une chaleur qui descend. Vous avez votre sang qui bout comme l’huile dans la poêle. Ce n’est pas comme ces alcools de pharmacie qui vous empoisonnent.

— Toi, riposta Elvina, tu en sais toujours plus long que les autres.

Elle se tourna péniblement vers un panier posé près de la cheminée et y prit des pommes de pin. La grimace de douleur qui tira sa bouche le rendit furieux :

— Qu’est-ce que tu attendais ce matin pour mettre ton ciré ? Madame a peur de s’embarrasser, mais après : Aïe, aïe, elle a mal aux reins !

Avec sa face rusée de Gascon qui mimait la scène, il exaspérait Elvina par une sorte de bouffonnerie. Criarde, autant que le permettait le serre-tête noué sous son menton, elle s’efforça de le réduire au silence en lui donnant toutes sortes de noms. Mais Sylvain à ces moments-là eût parlé sous l’eau.