L’enfant se serrait contre la fenêtre où le vent gonflait un morceau de papier qui remplaçait un carreau cassé. La nuit était tout à fait venue. Par la porte entr’ouverte pénétrait un peu de lumière. Estelle venant d’allumer la lampe, la cuisine était, dans la petite maison obscure, cette pièce éclairée qui donne au passant l’idée d’un foyer heureux.

Deux ou trois fois, Elvina l’avait appelé. Il ne bougeait pas. Le bruit de ces disputes lui faisait mal. Maintenant Sylvain, élevant la voix, tout travaillé de colère, de méchanceté, semblait prendre à parti quelqu’un qu’il ne nommait pas. C’était son habitude de mordre par derrière : ah ! si son fils Justin avait été là, il n’aurait eu besoin de personne ; celui-là savait travailler, il n’était pas comme ces paresseux qui croient avoir leur pain gagné !

Le visage de Michel se durcissait dans l’ombre. Les paroles de Sylvain ne lui apprenaient rien, mais elles le rappelaient à la réalité de sa situation. C’était l’instant où refluait l’angoisse de son dénuement, où tout ce qu’on lui avait dit de l’avarice de sa mère et de sa pension insuffisante revenait bourdonner à ses oreilles et les mettre en feu. Les insinuations de l’homme du peuple, par un de ces détours qu’il connaissait bien, ranimaient en lui une fièvre de honte. Se pouvait-il qu’on lui fît dans cet humble gîte la charité la plus humiliante ? Il faut à la reconnaissance une certaine qualité chez celui qui donne. La bienheureuse aisance du cœur qui se met au large dans son milieu, Michel ne l’avait jamais sentie. Il se croyait à charge. Il était de trop. Des larmes brûlantes montaient à ses yeux : « Tout souffrir, mon Dieu, mais ne rien devoir ! » Il ne pouvait endurer que personne eût le droit de le mépriser.

Que ne lui était-il donné de voir, à ces moments-là, le regard dont Dieu couvre l’enfant qui se croit délaissé de tous ! Où était l’abbé Danizous qui eût pu lui dire la prédilection du Christ pour les petits et les offensés ? Il n’y a qu’un Père dont la maison soit toujours ouverte. Il n’y a qu’une voix à laquelle obéissent toutes les douleurs. Il n’y a qu’un Amour qui n’ait jamais rebuté l’amour. Mais il entendait seulement le tumulte infini que l’injustice déchaîne dans une âme neuve.

L’impatience enflammait ses joues. Quelques jours avant, dans l’excès de son désespoir, il avait crié à sa mère : « Je n’ai plus besoin que l’on paie pour moi… Je peux travailler. » Depuis, il n’avait rien fait qu’étudier. Toutes les choses qu’on trouve dans les livres avaient pris soudain à ses yeux une importance extraordinaire. Ce dernier mois, il s’instruisait en hâte, comme on s’équipe à la veille d’un long voyage, sans trop savoir quel bagage peut vous être utile. Les événements le poussaient, et avant d’imaginer ce qu’il allait faire, troublé, attiré par les richesses de la vie inconnue, il avait voulu être prêt.

Maintenant sa résolution était prise. L’esprit de décision l’enlevait à sa vie d’enfant. Premier sursaut de virilité, mouvement brusque et fougueux du sang qui soulève le cœur vers une destinée nouvelle ! Il avait assez des morceaux de pain qui restent dans la gorge.

Estelle, effarouchée par le bruit et qui faisait de grosses reprises dans un tricot, ses pieds appuyés au barreau d’une chaise où était posée sa boîte d’ouvrage, l’entendant venir, devint toute pâle.

Debout dans le cadre de la porte, grand garçon osseux, aux cheveux ras, les muscles du cou tendus et saillants dans un jersey aux manches trop courtes, il regarda Sylvain dans les yeux.

A cet âge ingrat où la voix mue, on se sent parfois tout saisi devant un enfant, se demandant ce qu’il va faire ; c’est à certains moments un feu du regard, quelque chose qu’on n’avait pas vu et qui est monté du cœur au visage comme un orage qui va éclater.

Sylvain avait un peu reculé, tirant son béret sur les yeux, avec une figure de renard pris au piège.