— C’est moi, dit Michel, d’une voix haute et nette, qui embarquerai demain avec vous.

— Mon Dieu, commença l’homme, si cela te fait plaisir…

Mais le voyant qui se taisait, la face résolue, il marmotta quelques mots incompréhensibles, vira deux ou trois fois autour de la table, allongea un coup de pied au chien, toussa et sortit.


Ils ramaient.

Depuis une demi-heure qu’ils étaient partis, l’approche du jour avait blanchi le ciel et l’eau. Corne noire, l’avant de la pinasse se profilait sur l’espace vide. C’était un glissement régulier vers la vie du large. Michel respirait à grandes gorgées l’air du matin qui grise les poitrines jeunes. Il entrait dans une vie d’homme. Il était heureux. La double paire d’avirons les emportait loin de la terre. Les siens s’arc-boutaient plus profondément, puis volaient en arrière pour prendre un nouvel élan.

— Pas si vite, lui faisait observer Sylvain.

Son petit béret rejeté en arrière, le cou mouillé de sueur dans son tricot bleu, il ne répondait pas. Ses bras, décomposant ces beaux mouvements du rameur qui font entrer l’air jusqu’au fond de l’être, ne pouvaient maîtriser leur impatience. Que lui importait de dépenser une fougue inutile en cette première heure ? Est-ce que la joie n’est pas un inépuisable réservoir de forces ? Quand les étoiles suspendues sur lui n’eussent pas été si légères et si frêles dans les pâles étendues du ciel, il n’en eût pas moins senti chanter en son cœur cette sorte de prélude enivrant de sa destinée.

L’avant de l’embarcation était rempli d’huîtres jetées en vrac, couleur de rocher comme des cailloux de la mer. Le bois était imprégné de leur odeur forte. Les jambes étendues, Michel appuyait sur ce tas humide ses sabots emmanchés à de longues tiges que de petites cordes attachaient sur les côtés à son ceinturon.

La barque n’avait pas encore dépassé le chenal du port. De temps en temps, des piquets passaient près du bordage.