Comme ils étaient partis de très bonne heure, le grand miroir d’eau semblait leur appartenir. Michel n’y découvrait aucune autre barque. Il éprouvait une jouissance à se sentir seul. Sur le bassin régnait cette âme de la solitude qui a gardé quelque chose du temps de la Genèse.

Devant eux, le phare du Ferret n’avait pas encore achevé sa veillée nocturne. Dans la ligne grise de l’horizon, le génie du feu éveillait longuement une flamme couleur de rubis, puis une autre qui avait l’éclat de la neige ; séparées par de graves pauses, cadencées comme les battements d’un cœur de lumière, ces apparitions jetaient au seuil du mystérieux royaume de l’Océan des éclatements de joyaux brisés.

Peu à peu la clarté nocturne changeait de couleur.

Mais une longue bande de nuages qui était montée de l’orient au-dessus des pins interceptait les teintes de l’aube. Il y avait seulement sur l’étendue lisse une fleur de lumière grise.

Comme ils passaient à gauche de la croix, un pied-rouge siffla. Une note flûtée et comme liquide. Sylvain répondit. Puis l’alouette :

— Tui… tui…

Petit dialogue perlé, engagé à cette heure indécise que les pêcheurs appellent « prime » entre l’oiseau et le marin.


Personne ne navigue l’hiver sur le bassin si ce n’est pour la chasse ou pour le travail. C’est l’été que s’envolent devant Arcachon brillant de plaisir les légères voiles blanches qui palpitent comme des papillons de la mer. L’hiver, les seules gens qui aient leurs affaires dans l’immense coupe sertie de sables boisés sont les parqueurs et les oiseaux.

Dans cette immense lagune, liée à l’Océan et participant à sa vie, des routes marines passent entre les terres que le flot descendant découvre. Le pêcheur connaît ces mattes par leur nom. Il se dirige sans hésitation sur l’étendue couleur de perle rayée, à l’eau haute, par les clôtures à demi submergées des parcs. Il n’est pas un piquet que le courant fait trembler au bord d’un chenal qui ne lui soit familier ; pas une bouée ni une balise dont il ne sache l’emploi et l’utilité.