Quant aux oiseaux, cette arène marine est leur royaume. A côté de l’océan dont gronde la voix continue, ils ont là un inépuisable réservoir à poissons où règne la paix. Que la tempête soulève les vagues et vous les voyez se hâter en bandes par-dessus les dunes, goélands au vol royal, mouettes si dédaignées des pêcheurs qu’ils rejettent à la mer celles qui se sont prises dans leurs filets, nuages d’alouettes, canards de toutes sortes, passants innombrables selon les saisons de ces grands espaces aériens.

Une terre porte leur nom : c’est l’île-aux-Oiseaux, désert de sable avec quelques cabanes isolées et de rares bouquets d’arbres, près de laquelle s’élargit le chenal le plus poissonneux de tout le bassin. C’est là qu’ils tiennent leurs conciles, têtes bleues, outardes, bernaches, poules d’eau noires qui parlent : co, co, co, et ont à la naissance du bec une membrane blanche, grands hérons rêveurs. Là est le lieu de réunion des vols dispersés. Sans doute, les décisions solennelles des départs y sont-elles prises.

Les canards y abondent pendant les mois d’hiver. Autrefois si nombreux, disent les marins, que le bassin ne pouvait pas les contenir. Depuis une quarantaine d’années, on en voit de moins en moins, la navigation augmentant, et aussi le nombre de ces caisses noires, les tonnes, percées de guichets, enchaînées à la plage, devant lesquelles manœuvrent les appeaux, et où se blottissent sur la paille comme dans une malle les chasseurs au guet. Le jour, ils vont souvent sur l’océan et reviennent par-dessus les pins dans les nuits glacées. Ils aiment ces ciels de cristal sombre où l’air gelé craque sous leur vol.

Mais les goélands, aux ailes puissantes, sont les maîtres de cette solitude. Qu’importe que le marin, méprisant, leur reproche le goût d’huile de leur chair coriace, et les accuse de vivre « de saletés » comme le cormoran. Entre les pêches où l’on voit plonger brusquement leur capuchon gris, lorsque le vol qui formait un nuage s’est dispersé par gros flocons, l’un d’eux se détache pour une royale rêverie. Celui-là glisse seul. Il est le sauvage ami du bassin vert glauque, gris de lune ou bleu ; l’ami des dunes boisées, odorantes et violettes, à l’âme solitaire ; l’ami des nuages cendrés et couleur de boue que le vent pourchasse. Il voit aller et venir les petites barques pareilles à des fourmis noires. Il voit s’élever et s’abaisser les voiles grises, les voiles rousses, les hommes courbés jeter le filet, et le retirer. Il les dépasse et les domine. Il est par moments plein de joie, d’orgueil et de cris. Il est le goéland gris-argent que nulle main humaine n’a touché. Son poitrail n’a jamais trempé que dans le vent, le soleil et l’eau. Il est la vie vierge. Le ciel est à lui, et l’océan, et le monde…


Une grande croix se dresse dans le bassin, plantée sur une matte. Elle regarde le petit port lointain qui a une tour, un clocher d’église, et une anse dont la marée basse découvre les vases. L’eau monte et descend autour de son fût. Elle aussi regarde les barques noires qui vont et viennent ; les toiles rapiécées couleur de misère ; les belles voiles blanches et hautes des étrangers qui ont dans les arbres des villas de brique et de pierre.

Elle regarde les lumières du soir, le ciel et le vent. Le Christ qu’elle porte, et dont s’incline la tête penchée, est plus grand qu’un homme. Souvent se profilent aux alentours, sur des piquets, séchant leurs plumes, les cormorans aux ailes étendues qui semblent en prière. De loin on croit voir des as de trèfle.

Les goélands, tourbillonnant, se posent tout en haut du poteau sacré. Il en est qui heurtent de leurs ailes la poitrine nue. Ces rudes caresses sont les seules, avec celles du vent, de l’eau soulevée.

Mais parfois, à travers l’étendue, une pensée vient, une pensée d’homme qui se cramponne à cette croix. La mer ne sent pas ce grand souffle mystérieux, plus puissant qu’elle, la mer murmurante et peuplée de forces obscures. Mais la croix la recueille. Alors la poitrine blessée frémit et s’emplit.