Il y a longtemps que Michel et Sylvain ont laissé derrière eux ce grand Christ de Mission, dressé comme un phare, autour duquel se faisait autrefois la bénédiction des barques. Bien loin aussi se sont effacées les rangées régulières de filets gréés pour les canards au-dessus de l’eau. Le ciel s’est couvert d’une pelisse couleur de neige à moitié fondue. Le vent a tourné plusieurs fois. Maintenant une petite brise trop chaude qui souffle de l’ouest annonce la pluie prochaine.
Lorsque Sylvain va ainsi au parc, il n’a pas coutume de s’arrêter. L’habitude lui permet de faire aller et venir presque sans fatigue sur les avirons ses poignets velus. Michel sent une sorte de sommeil engourdir ses membres. Après l’excitation du départ qui a décuplé un moment ses forces, il commence la lutte contre lui-même. Trop brève lui semblait tout à l’heure la course enivrante ; trop petit le bassin où la pinasse est un point vivant. Par delà, il y a les passes traîtresses où l’eau sur les sables change de couleur. Quand pourra-t-il, en faisant bondir les avirons, se sentir emporté par les chaînes de vagues chevelues d’écume ? Que l’océan tacheté de mousse se soulève au-devant de lui de danse et de joie, et que le vent du large y mène l’aventure !
Maintenant il souque sur les deux rames, le front baissé devant la distance à parcourir qui lui paraît interminable. Entre sa volonté encore exaltée et la fatigue qui le paralyse, le combat est dur. Des veines se gonflent sur ses tempes. Il y a des muscles dans ses bras qui crient de souffrance. Ses paumes brûlent sur les manches usées où le nom de Sylvain, en encoches grossières, a été gravé. Deux ou trois fois, il a fait de faux mouvements, rompu la cadence :
— Arrête-toi un peu si tu veux souffler, lui a dit Sylvain.
— Non, non, ça va bien !
La sueur coule le long de son dos. Il n’est plus l’enfant qui s’exerçait un moment par jeu. Voici le jour où il a pris une tâche d’homme. Le désir le possède de prouver qu’il en est capable. Pendant cinq minutes il rame plus vite, ses yeux se tournent vers les hameaux de pêcheurs égrenés au pied des dunes ; au delà, dans une fumée grise, ce sont d’autres échancrures où les toits posent leurs taches rousses sur les misérables ramassis de planches.
L’île-aux-Oiseaux est encore lointaine.
Sylvain se tait. Bavard avec les étrangers, habile à faire la roue quand un auditoire en vaut la peine, il ne parle pas en travaillant. Le marin, habitué à vivre au milieu d’oiseaux d’une ouïe très fine, qui jettent au moindre bruit un signal d’appel, a la longue pratique du silence. La nuit, surtout, quand les lièges des filets dérivent, et que les pêcheurs défiants et jaloux s’observent d’une pinasse à l’autre, on n’entend guère une parole qui ne soit indispensable.
Michel se fixe des points de repère : ce piquet qui approche, cette bouée qui n’était tout à l’heure qu’une petite perle rouge enchâssée dans le tissu argenté de l’eau. Courage ! lui crie une force intérieure ! Encore une demi-heure, un quart d’heure à peine !
Les clôtures des parcs tendent devant l’île leurs haies dénudées. Combien de temps a duré ce dernier effort scandé par les soubresauts affolés du cœur ? Il ne sait plus rien. Sa tête se vide. Mais il lui semble que cette dure victoire, il la remporte contre sa mère, contre Sylvain, contre tous ceux qui lui ont fait son âme humiliée. Il préfèrerait mourir que de renoncer. Personne ne saura ce qu’a été pour lui la fin de la lutte. C’est le génie profond des enfants de jeter dans les plus humbles choses, les plus communes en apparence, la flamme merveilleuse d’une grande espérance. Victoire obscure, remportée sur l’âme, sur le corps, en ces années où le premier effort a l’éclat d’une pièce d’or neuve, et qu’on a gagnée, comme vous remplissez de foi le cœur qui saute sous le tricot bleu !