— Moi, déclara-t-il, le béret posé en arrière, j’ai à cette heure autre chose à faire.
Comme il avait l’accueil plus large que beaucoup d’autres, il ajouta sur un ton moins haut :
— Je suis de force à manger ce lapin tout seul et même beaucoup d’autres. Mais si tu veux t’asseoir, il y en aura un morceau pour toi. Ce que je cuisine, cela vaut la peine.
Hilaire, indécis, planté devant la porte sur ses courtes jambes, allégua qu’il devait porter la réponse.
— C’est pour une femme que tu te déranges, clama le vieux. Eh bien, va lui dire que quand Biscosse est à table, il y est pour longtemps !
Il se leva pour aller chercher, dans un panier à anse posé par terre, à côté de la barrique en perce, une poignée d’autres gros piments vermillonnés qu’il répandit sur la table autour de son assiette.
Il aurait fallu dire, avant toute chose, que Biscosse était un de ces mangeurs célèbres qui ont leur légende. Son temps de service, qu’il avait pour la plus grande partie passé au Cambodge, avait été marqué par des entreprises qui peuvent paraître hors du sens commun, mais qui n’en donnent pas moins dans un cercle de matelots une réputation éclatante. C’est une gloire aisément comprise que celle de l’homme qui triomphe à table. Il y a des faits qui imposent d’eux-mêmes des idées de force et de prouesses, établissant du premier coup une de ces renommées qui échappent à la discussion.
Les piments que Biscosse utilisait de mille manières lui avaient servi à maints tours de force.
— Moi, proclamait-il, j’en emploie autant que j’en peux avoir. On chargerait un chalutier avec ceux que j’ai mangés depuis que j’existe : dans la soupe, dans une sauce aux pommes de terre, j’en coupe cinq ou six ; les voisins ne peuvent même pas supporter l’odeur.
Quand il se vantait, en triant, de ces sortes d’exploits, il s’interrompait d’enfoncer la lame de son couteau entre les coquilles ; et, un bras levé :