— Un jour que je faisais une omelette aux piments, près de la fenêtre ouverte, les gens s’étouffaient rien qu’à passer dans la rue. Ils en toussaient. Qu’est-ce que vous mangez donc, me criaient-ils ? Il fallait qu’ils s’en aillent au vent. Moi, c’est mon régal.
Ses histoires lui échauffaient le cerveau, il ne s’arrêtait plus :
— Au Cambodge, nous avions fait un pari entre matelots. On avait farci une demi-livre de viande avec cinq travers de doigts d’un petit piment mince comme une aiguille de pin. Ils étaient trois autour de moi qui pariaient cinq piastres. Quand j’ai mis le couteau dans le milieu du morceau, tout le monde s’est échappé. L’odeur suffoquait. Ils sont allés au vent sur le pont. Moi, à la première bouchée, j’ai senti la sueur mouiller ma chemise… pff… pff… L’eau débordait de mes brodequins. Il y avait sur moi un mètre de vapeur, je mangeais toujours.
— Tu vas crever, malheureux, me disaient les autres.
— Je n’ai pas peur. F… moi à boire.
C’était dans un temps d’épidémie. Le lendemain, deux d’entre eux étaient partis pour l’hôpital et le troisième au cimetière.
— Moi, disait-il, je n’ai jamais dépensé à l’État un centime de médicaments. Les gens qui vont au médecin sont tout de suite infirmes. Le docteur du bord me disait : « Tu avales des microbes comme les autres, mais tu les dévores. C’est ton estomac qui les étouffe. Tout le monde ne peut pas le faire. »
Son commandant le connaissait bien :
— Envoyez-moi l’hercule à terre, ordonnait-il, quand le roi du Cambodge avait besoin, pour quelque chose d’extraordinaire, d’un homme qui n’avait pas froid aux yeux.
Il était onze heures et le vieux Laurent, ses piments engloutis, venait de puiser dans la casserole un morceau de râble qui trônait au milieu de son assiette, quand un coup fut de nouveau frappé à la porte.