— Tonnerre de sort… qu’est-ce qu’il y a donc aujourd’hui ?
On aurait tort de croire que l’entrée d’une jeune femme, belle, élégante, et qui avait recours à ses services ne le flattait pas de quelque manière. Il aimait le sexe. Ses exploits amoureux, s’il fallait l’entendre, passaient tous les autres. Néanmoins ce n’était pas à l’heure de son déjeuner que Laure avait chance de l’attendrir.
Quand il l’avait vue apparaître, derrière Hilaire, en même temps qu’une bouffée d’air vif entrait dans la pièce, le vieux Biscosse ne s’était pas levé : il avait seulement tourné la tête.
Deux ou trois pigeons s’envolèrent dans un grand bruit d’ailes jusqu’à la charpente.
Elle était debout contre le mur en planches. La lumière oblique de la porte restée entr’ouverte éclairait dans la fourrure la rondeur ambrée de sa joue.
— Excusez-moi, monsieur, je ne voudrais pas vous déranger.
Il serait difficile de dire comment l’idée de venir elle-même implorer Laurent s’était emparée du cœur exalté de Laure. Elle était à un de ces moments où un vent d’imprudence souffle sur les vies jusque-là les mieux défendues, soulevant un fonds caché de désordre, d’erreur et d’incohérence. Peut-être avait-elle cru qu’il suffirait d’une parole vibrante de douceur pour le décider ? Michel lui avait d’ailleurs, à deux ou trois reprises, parlé de ce vieil homme. De là à croire qu’elle pouvait accourir chez lui, s’adresser à son obligeance, il n’y avait qu’un pas. Il était dans la nature de Laure de faire confiance avec un élan spontané au premier venu ; elle le voyait sous le jour le plus favorable, lui prêtant les qualités conventionnelles de bonté, de franchise et de dévouement dont il est si aisé de parer les gens qu’on ne connaît pas, et que l’imagination des femmes prodigue à ceux dont elles ont besoin, essayant de créer avec éclat tout ce qu’elles en attendent ; jusqu’au moment où l’enthousiasme se changeant en désillusion, elles éprouvent brusquement pour celui qui a été comblé de leur bienveillance une sorte de haine.
A peine entrée, Laure s’était sentie clouée sur place et son cœur battait. Mais il y avait devant ses yeux le nuage trompeur que crée le désir et qui l’empêchait de bien voir cet homme.
Biscosse, les poings sur la table, fixait sur elle ses yeux retroussés où les premières rasades de vin avaient promptement fait monter leur feu.
— Je venais vous prier, continuait-elle…