Avec ses souvenirs, un monde d’émotions se ranimait dans sa conscience, en même temps que renaissait au plus profond de ses entrailles le cri animal qui l’avait soulevée devant le nouveau-né :

— C’est le mien… je le veux !

Comme elle sentait ses jambes engourdies, elle se leva et marcha sur un talus bordé de piquets. Quelques touffes jaunies de tamaris tremblaient au vent. A côté d’elle, dans un cadre massif de digues, les plaques d’eau des réservoirs donnaient une impression de calme infini. Quelques petits pins maritimes venaient s’y mirer, parapluies de feuillage noir, inclinés sur une jambe naine.

Lorsque Laure se rappela plus tard cet après-midi, elle ne put comprendre quel étrange chemin son esprit avait parcouru. L’idée qui avait soulevé en elle, à plusieurs reprises, une sorte de nuage d’émotion, continuait de se mêler à ses songeries. Mais elle s’efforçait de la refouler. Avait-elle à rendre des comptes ? Mentir, se cacher, il le fallait bien ! Pouvait-elle semer autour d’elle la ruine, les malédictions et le déshonneur ? Faible, elle avait du moins essayé d’épargner les siens. N’avait-elle pas assez expié ? D’autres femmes auraient peut-être tout abandonné pour refaire leur vie avec leur enfant. Mais elle sentait que c’était une tâche impossible. Il n’y avait personne autour d’elle pour la soutenir. Elle se revit, petite créole orpheline, amenée en France, élevée en pension puis épousée, alors que s’étaient déjà relâchés les liens avec une famille lointaine et indifférente. Le père qui avait veillé sur sa jeunesse était mort à la Martinique d’une maladie contagieuse. Le seul milieu où sa vie eût jeté quelques racines était celui que le mariage lui avait créé. Elle revoyait ses vacances d’enfant qui s’ennuie dans le couvent vide. Qu’est-ce qu’elle avait eu de bon dans la vie ? Quand avait-elle connu le bonheur ? On lui disait pourtant qu’elle avait un charme…

Elle était arrivée dans une sorte de lagune marécageuse, tapissée de joncs, où débouche un petit cours d’eau. Les rives en avaient été déboisées. D’un côté, non loin de quelques tas de branches, un ourlet de bruyère bordait un champ labouré. Elle s’arrêta près d’une hutte de paille dressée dans ce coin de campagne infiniment triste. Les marins qui viennent l’hiver pêcher la piballe au bord du canal, se reposaient dans cet abri. Une lanterne et un escabeau renversé y avaient été oubliés. Laure s’assit. Elle était lasse. Elle ne savait plus où aller. Une soif ardente d’être consolée montait dans son âme. Des images passaient dans son esprit, la petite maison du jardinier tapissée de roses rouges et de mimosas qui eût été un si doux refuge. Elle ferma les yeux. La tête dans ses mains, elle se sentait vaincue, dominée par cette souffrance qu’elle voulait nier et qui effaçait à ses yeux le reste du monde.

VIII

L’abbé Danizous écouta en silence la jeune femme.

Il était toujours silencieux dans ces moments-là, sachant que l’être humain, quand le désarroi le presse et le mène, et qu’une force le fait malgré soi s’ouvrir, a seulement l’instinct de se débarrasser de son propre fonds. C’est un poids qu’on jette. Il faut quelqu’un pour le recevoir, et non pas toujours celui qu’on avait cherché.

Quand il l’avait introduite, seul, tête nue, dans le petit couloir, lui voyant les yeux pleins de fièvre, il avait senti un choc intérieur. Elle hésitait, s’efforçant de raffermir sa voix qui tremblait.

— Vous ne devez pas me reconnaître ?