Le ciel prenait l’éclat blond qu’on voit dans les tableaux des maîtres hollandais. Tout cela ample, largement ouvert sur l’horizon, avec le charme des choses immergées dans l’air qui en modifie et accorde les sourdes nuances. Une tiède et vide journée de mars. Laure se sentait aussi seule qu’on peut l’être au monde. Les gens qu’elle apercevait au loin sur la plage, autour des viviers, lui semblaient aussi peu réels que des ombres.
Un vol d’alouettes passa comme une poignée de feuilles noires. Puis il n’y eut plus qu’une mouette, gracieuse, délicate, fardant de son reflet blanc le désert de boue ; à chaque coup de bec dans la longue pelure de vase luisante, on l’eût dite comme Narcisse baisant son image.
Laure cherchait une boîte dans son sac. Elle l’ouvrit et en retira une montre en or enchâssée dans un lien de cuir. Elle la regardait. La petite aiguille faisait sa ronde. Cela aussi, ce cadeau qu’elle avait imaginé de faire à Michel était inutile. Le lui envoyer ? A quoi bon ! Il ne la remercierait même pas. C’eût été bien simple de lui écrire, comme faisait Elvina, par l’intermédiaire de la sage-femme. Mais Michel s’y refusait avec énergie ; son entêtement était invincible. Elle-même ne lui écrivait jamais, non plus qu’aux Picquey, par crainte de mettre dans leurs mains des pièces dont ils pourraient plus tard se servir.
Ses doigts déroulaient le bracelet et le repliaient. Tristesse de sentir que tout est déception ! Depuis plus d’un mois, pensant à son fils avec un sentiment plus vivant, plus chaud, à la fois inquiet comme l’amour et pénible à la manière d’un remords confus qui s’éveille, elle avait cherché un moyen de le convaincre de sa tendresse. Lorsqu’elle voyait, dans un magasin, un de ces brimborions qu’on est accoutumé d’offrir aux enfants, elle avait aussitôt la pensée de le lui envoyer. Mais l’argent lui manquait souvent. Dans une vie, même aisée, il faut tant de diplomatie à une femme pour dissimuler ses dépenses. Qui pouvait savoir ce qu’elle avait déployé depuis quatorze ans d’ingéniosité, de tactique cachée, pour soustraire chaque mois au budget du ménage la pension promise ? Encore devait-elle ajouter quantité de frais supplémentaires, entretien, cadeaux, tout ce qu’une locution populaire appelle si bien « les fausses dépenses » et que la cupidité des Picquey amplifiait avec une rouerie consommée. Rien ne pouvait amortir leurs réclamations. A plusieurs reprises, son mari, s’étonnant qu’elle dépensât si largement, lui avait donné quelques conseils, sans se départir de cette indulgence qui l’attachait à lui toujours davantage.
— Vous avez raison, murmurait-elle, comme un enfant pris en faute.
Elle n’en avait pas moins acheté cette montre en or, gainée dans un bracelet. Une autre, en acier ou en argent, aurait pu suffire. Il eût été plus sage de ne pas confier à un enfant qui allait sur l’eau un bijou de prix. Mais, avec ce présent déraisonnable, c’était une marque de sa tendresse qu’elle avait voulu lui donner : il l’aurait sur lui, il la toucherait ! La petite voix de la montre cachée dans son enveloppe serait pour Michel un peu d’elle-même.
Elle avait refermé la boîte et regardait l’horizon marin sur lequel s’enlevait la voile blanche d’un bateau qu’on ne voyait pas, une voile posée comme un pétale. Le tremblement de la lumière faisait courir sur l’eau des mailles d’argent. Elle se leva, marcha un moment sur la plage et revint s’asseoir. Son âme recommençait d’être pleine de trouble et de confusion. Presque à son insu, elle songeait au retour avec un mélange d’impatience et d’appréhension. Qui lui assurait qu’elle ne souffrirait pas davantage encore ? Peut-être n’était-ce pas tant pour son enfant qu’elle était venue que pour elle-même ; pour apaiser ce mal qui s’était éveillé en elle, dans le crépuscule du chemin mouillé, le soir où la rancune de Michel avait éclaté. Tant de révolte, une si grande et poignante misère dans l’enfant qu’elle croyait heureux ! Pour la première fois, elle avait attendu, tourmentée d’obsession rongeuse, le voyage furtif qui ne lui avait pas, jusque-là, donné une bien vive joie, tant était engourdi en elle le sens éternel de la maternité. A l’impression de détresse qu’il lui avait fallu emporter, elle avait hâte de substituer des idées plus douces, le souvenir de l’enfant retrouvé heureux, apaisé, lui faisant confiance, tout prêt peut-être à demander pardon après la crise qui lui avait arraché ce cri de naufragé. Qu’était-ce donc que cette lame de fond qui les avait aveuglés de ses eaux amères ?
Un grand nuage qui semblait fait d’épaisseurs de plumes colorées en roux cachait le soleil. Elle remuait d’une main distraite de petites coquilles mêlées au sable. Non, non, elle ne lui permettrait pas de l’interroger. Pourvu que cette scène fût la dernière ! Son enfant lui devenait tellement plus cher depuis qu’elle pensait à lui davantage. Comme c’est la loi des amours humaines, elle le découvrait, mesurait dans son cœur la place secrète qu’il avait su prendre au moment où il menaçait de lui échapper. Qu’ils étaient loin, les jours de sa grossesse où, angoissée, elle prêtait une oreille presque complaisante aux suggestions de la sage-femme.
— Le plus sûr serait de le mettre à l’Assistance.