Le jeune garçon, gardant les moutons, avait vu venir Laure par une petite allée. Un chien aboyait. Elle avait tourné dans la garenne. Un moment, elle s’était reposée sur un banc de bois. Il lui avait semblé respirer dans une sylvestre oasis. Paix infinie, odeurs végétales ! De grands pins verts s’élevaient sur le taillis de chênes roussis. La douce lumière de mars, divisée, fragmentée par le sous-bois, posait çà et là des touches blondes.
Laure regardait les pins gigantesques, perchés comme des échassiers, la tête inclinée, les branches cornues, avec des flèches de bois sec fichées dans leur jambe. Un gros oiseau battit des ailes. Ses yeux fatigués contemplaient les hauts parachutes de verdure sombre qu’assujettissent, fortes amarres, les bras décharnés. Qui dira la douceur du ciel léger dans ces durs feuillages ? Puis les regards de la jeune femme se reposaient autour d’elle sur l’allée et dans les fourrés. Les fougères rousses et les feuilles mortes qui jonchaient le sol faisaient ressortir l’émeraude des mousses, le vert sombre des lierres et des houx brillants.
Un moment après, on l’aperçut qui longeait le pré, allant vers la maison du jardinier, petite et basse, abritée du vent, qui allonge vers le potager une aile de verre. Comme elle passait, elle vit que les mimosas et un rosier rouge autour des fenêtres étaient tout en fleurs. La porte de la serre était ouverte ; un instant, dans la bouffée d’atmosphère chaude embaumée par un grand pied d’héliotrope blanc, tapissant le mur, ce fut une vision de feuillages légers et bien alignés, mosaïque précieuse, sur laquelle voletaient les papillons mauves des cyclamens.
Le chemin qui longe la prairie était maintenant bordé de hauts peupliers. Le ciel brillait clair dans la gerbe noire de leur ramure. Une petite barrière arrêta un moment la jeune femme. La jardinière qui était sortie pour puiser de l’eau la vit qui errait. Elle regardait devant elle.
Il y avait, un peu en arrière de la digue, un beau bouquet de chênes-lièges. Au-dessous du gros aérostat de verdure sombre, le regard découvrait quatre ou cinq troncs groupés à la base, penchés par le vent et ramifiés presque au ras de la terre.
Vers deux heures elle alla s’asseoir près des réservoirs. L’endroit était assez désolé, avec deux ou trois cabanes déjetées sous un bouquet d’arbres. Il y avait à l’entour des tuiles brisées, des débris et quelques casiers délabrés. Une carcasse d’embarcation avait été abandonnée au bas de la digue ; avec ses membrures décharnées de planches, on eût dit un cadavre rongé.
Une bourre de jonc couvrait la vase. Quelques marins étaient venus couper à la pelle ces mattes qui servent à faire des travaux de défense autour des parcs ; un chaland chargé d’une sorte de gerbier bas gisait dans ce marécage, sa chaîne traînante, attendant le flot.
Le temps était doux. Tout ce paysage de ciel, de dunes et d’eau paraissait imprégné d’un ton gris radieux, saturé d’or pâle, avec des dégradations, des parties plus denses, des tonalités puissantes du côté des pins, qui venaient se fondre dans une immense impression d’espace.
Laure regardait, le menton appuyé sur ses mains jointes. Elle avait posé son chapeau près d’elle, ouvert sa veste. Les valeurs douces du ciel et de la mer lui faisaient du bien. Les algues dégageaient une odeur d’iode. Elle aurait eu envie d’étendre sur la plage ses membres brisés.