La salle où elle pénétra sentait le tabac refroidi et l’apéritif. Il n’y avait que deux hommes au fond, attablés : un expéditeur, accoudé à la toile cirée griffée d’éraflures, offrait le vin blanc à un marin. Celui-ci, énorme, solide, sorte de Vitellius aux bajoues pendantes, échangeait d’une voix grasse des plaisanteries avec la servante.

Laure s’assit loin de la fenêtre à une petite table. On lui servit le potage dans une soupière. Elle mangea vite, pour s’assouvir, puis se sentit prise d’un grand dégoût. Elle était épuisée par une profonde réaction physique, succédant aux grossièretés et à la fièvre dont son esprit restait étourdi. La nourriture qu’elle venait de prendre l’engourdissait ; elle ferma ses yeux appesantis et n’éprouva plus qu’une pénible envie de dormir.

Tout à l’heure les insultes du vieil homme l’avaient frappée comme un coup de foudre. Maintenant, sentant le fardeau au-dessus de ses forces, elle souffrait confusément de ne pouvoir se reposer. Il lui aurait fallu un refuge pour déposer le poids d’elle-même et du monde entier. Comme le train ne passait qu’à la fin de l’après-midi, elle se voyait épuisée, ne sachant où aller pendant des heures.

Une pensée qui s’était déjà présentée à elle allait et venait dans son esprit. Jamais ses résistances obscures ne s’étaient élevées avec tant de force pour s’y opposer. C’était comme si elle craignait de céder enfin ; d’être amenée tout à l’heure, infailliblement, à ce qui lui inspirait tant de répugnance.

Elle demeura un moment plongée dans une sorte de rêverie. Deux ou trois fois, elle avait tourné la tête vers la fenêtre. La monnaie que la servante venait de lui rendre restait sur la toile cirée à côté de la tasse de café qu’elle n’avait pas bue.

La fatigue de Laure avait soudain vieilli son visage. Elle se sentait très lasse, l’esprit engourdi. La salle était vide, les deux hommes ayant laissé la petite table où leurs verres n’avaient pas encore été desservis. Elle appuya son front dans sa main. Au fond d’elle-même remontait une angoisse obscure, mystérieux travail intérieur chez cette femme aussi fougueuse à se donner qu’à se reprendre, vaillante par impulsion, mais intimement asservie au monde, à son passé, à la vie facile, qui portait dans sa chair la trace ineffaçable de la maternité.


Après le déjeuner, Mlle Rescasse, qui la surveillait, la vit rôder autour de la villa où habitait l’abbé Danizous. Ces allées et venues l’intéressaient au plus haut point. Une femme qui épie peut satisfaire un goût de curiosité : celle-là, vieille fille aux passions amères, avait dans le regard un feu plus ardent. La place de l’église était son terrain d’observation. Elle serait restée un jour entier sans manger ni boire pour surprendre une action d’autrui, si la haine qu’elle portait au cœur pouvait en tirer quelque jouissance ; mais à ce moment elle fut déçue : la jeune femme qu’elle observait, à travers un rideau, tourna sur la route.

Trois ou quatre personnes la rencontrèrent dans l’après-midi : un garde-réservoir, un petit garçon gardant des moutons et un jeune ménage qui revenait de la pêche ; l’homme portant une foène sur l’épaule comme le trident de Neptune ; la femme, jambes nues dans des sabots, tenant une liasse d’anguilles dont le fouet balayait la route.

Le château, grande maison carrée, qui portait une véranda comme une visière, se trouvait fermé. Chacune des faces, aveugle et close, donnait l’impression qu’un grand silence s’étendait sur tout le pays. Un troupeau s’était répandu sur le vaste espace gazonné, majestueux tapis vert, bordé d’un côté par une garenne. Cette percée claire conduisait le regard jusqu’à l’immense horizon, parallèle au ton bleu fondu et pastellisé qui est tout ce qu’on aperçoit de loin du bassin.