Ses yeux suppliants laissaient peu à peu déborder leurs larmes. Il y avait près de quinze ans qu’elle sentait son sort aux mains de ces comparses d’une autre classe, dont elle achetait le silence, prodiguant à tous son sourire et sa grâce délicieuse. Jusqu’à ce jour, elle avait échappé à tous les outrages. Comme il était dans sa nature de s’illusionner, elle croyait avoir trouvé dans ce petit pays silencieux l’oubli et la paix.

A sa grande surprise, le ton de Laurent s’était radouci. Il avait grommelé quelques paroles et recommençait de manger. Une prise de bec ne lui faisait pas peur, au contraire, mais c’est pour certains hommes un désagrément insupportable que de voir pleurer une femme.

— Ce n’est pas que je n’aime pas à rendre service…

Quand elle sortit, sa tête continuait de tourner. Il y avait, au bout de la ruelle, du linge ensoleillé qui séchait au vent sur de longues cordes ; un drap s’envolait, voile sans écoute, sur le gris de lin du bassin.

Laure regardait autour d’elle, soulagée de ne voir personne. Tout était calme, vide de bruits humains, baigné dans le courant vif et frais de l’air lumineux. Elle seule savait. Il n’y avait pas eu de scandale. Elle sentit soudain une palpitation de joie et de délivrance comme après un immense péril conjuré.

Un homme passa, portant sur l’épaule une paire d’avirons. Elle remarqua qu’il ne l’avait pas regardée. Elle avait eu l’impression d’être insultée publiquement, sous le mépris et les yeux de tous, et elle découvrait que rien ne semblait changé ; qu’elle demeurait dans ce petit monde indifférent une femme comme les autres.

Qu’importe la honte qui n’est pas connue ? Partout où elle passait, les volets étaient fermés et les portes closes. De vieilles sandales séchaient sur les murs. Au sortir de cette terrible scène, une sorte de léthargie gagnait son esprit. Elle marchait sur la route, s’arrêtait, promenait autour d’elle un regard étonné ! Comment avait-elle osé aller chez cet homme qu’elle ne connaissait pas ? Du moins, à la fin, elle l’avait touché. Il ne lui fallait pas derrière elle laisser d’ennemis.

Au premier moment, elle avait cru qu’elle n’oserait jamais reparaître parmi ces gens. Si cet homme racontait à Michel ce qui s’était passé, quelle humiliation ! Par vanterie, il pouvait bien en être capable. Qu’allait-elle faire ? Il aurait fallu écrire à Elvina pour la prévenir. Où était l’enfant qu’elle ne reverrait peut-être pas de longtemps, et dont le silence lui semblait lourd d’un reproche injuste ? Pourquoi Sylvain l’avait-il mis au travail sans qu’elle le permît ? Ces pêcheurs, et Michel même, tous la trompaient, tous étaient contre elle ! Il n’y avait personne pour reconnaître qu’elle avait fait ce qu’elle pouvait.

S’il avait eu l’âge de la comprendre, elle lui aurait peut-être crié dans ses larmes ce qu’est la vie, combien la faute y est facile, glissante, imprévue, et qu’il est des tentations au milieu desquelles une femme se réveille prise et presque inconsciente avant d’avoir eu le temps de se reconnaître. Elle n’avait jamais voulu regarder au fond d’elle-même. Aucune autre voix que celle de Michel ne s’était élevée pour la condamner. Elle se reposait dans la sécurité illusoire de ceux qui ne savent pas le mal qu’ils ont fait. Maintenant les événements se précipitaient. Il lui avait semblé qu’une fatalité bienveillante continuerait d’arranger toute chose dans l’avenir comme par le passé. Mais cette foi aveugle, l’enfant se refusait à la partager. Il se révoltait ; il voulait savoir. Mieux que ses paroles, elle réentendait les hoquets de larmes et de colère qui changeaient sa voix.

Comme elle tournait au coin de la place devant un restaurant, elle eut l’impression que son estomac défaillait : pour ne pas être remarquée, elle avait pensé entrer dans une petite auberge écartée ; mais elle se trouva incapable d’aller plus loin.