— Je ne suis donc rien que personne n’ait pris la peine de me prévenir.

— Tout cela est si injuste, reprit-elle. Moi qui ai toujours fait ce que j’ai pu.

Elle n’avait jamais pensé que son secret finirait par lui échapper. Mais il y a dans les choses de la vie une force qui emporte.

Elle se lamentait d’une voix rapide et haletante :

— Je suis la plus malheureuse des femmes. Je le suis depuis si longtemps. Les enfants sont ingrats. Ils ne voient pas ce qu’on a souffert. Quand on est jeune, est-ce que l’on sait ? Est-ce que personne songe même à vous avertir ? Voilà quinze ans que je paie pour un entraînement qui ne m’a causé que de la peine… Cette faute m’a assez coûté. Je ne veux pas payer davantage. Je n’ai pas le droit…

Il écoutait, les yeux fixés sur le tapis usé. Prêtre, il entendait la lamentation de l’Ève éternelle. Ce mot, esclave du péché, qu’il avait si souvent lu, prononcé en chaire, il avait l’impression de le découvrir. « C’est assez ! » disait-elle. Le tremblement de ses mains criait qu’elle n’en pouvait plus. Il reconnaissait, avec un intime découragement, le drame le plus commun, le plus quotidien, cette détresse d’un être faible qui ne comprend rien à son malheur.

Laure avait jeté un rapide regard vers l’abbé pour savoir si elle pouvait continuer. Elle espérait un mot de pitié mais n’osait le solliciter. Il était assis, immobile, les mains dans le creux de sa soutane ; elle voyait de trois quarts son visage pâle, au nez long et fin, séparant des paupières à demi closes qui semblaient baissées sur les poignants secrets de la vie.

Il y eut un silence. Laure se sentait saisie de honte. Parce qu’elle devinait en lui une grande émotion muette, elle souffrait vaguement de son indignité. Mais la force qui était en elle la poussait toujours :

— Cela ne serait jamais arrivé si mon mari n’avait pas été en voyage. C’était pour une ligne de navigation… Il venait d’être nommé directeur…

Elle avait pris son front dans ses mains et s’expliquait confusément, avec des arrêts, des retours soudains. Elle aimait pourtant son mari. Seulement, au début, ils étaient trop loin l’un de l’autre ; lui, absorbé, tout à ses affaires, la laissant seule du matin au soir ; elle, sortie la veille de pension et qui s’ennuyait.