— La fatalité, c’est que son jeune frère vivait avec nous. Il m’avait dit : « J’ai le devoir de veiller sur lui… Je le dirigerai. » L’idée que notre vie pourrait être troublée ne lui était pas venue. Il n’aurait pu la supporter. Son frère était comme son fils. Je me serais défiée de tout autre. Mais cet enfant, je pensais qu’il comptait si peu !
Elle s’interrompit, effrayée. N’était-ce pas assez ? L’abbé Danizous ne bougeait pas. Il semblait attendre.
Un cri lui échappa :
— Je vous fais horreur… Je sais bien que je n’aurais pas dû. Mais je ne savais pas encore ce qu’est mon mari.
Et dans un sanglot :
— C’est après que je l’ai aimé !
Les intelligences exercées à scruter les âmes ont une sorte de double vue. Entre ces phrases incohérentes, l’abbé Danizous voyait peu à peu monter des visages et la vérité se reconstituer. Le mari lui apparaissait, isolé dans sa vie d’affaires, enveloppant les deux êtres dont il avait charge d’une tendresse presque paternelle. L’abbé savait que les grands travailleurs vivent souvent comme étrangers à ce qui les entoure. Celui-là, l’esprit absent, mal adapté vraisemblablement aux exigences d’une jeune femme, avait dû passer à côté des réalités.
— Un homme de famille ! pensait l’abbé ; son intuition le lui montrait, tournant toutes ses forces vers la vie sérieuse, le bonheur des siens. Ces hommes ne se défient jamais de la femme. Ils l’ignorent trop pour en avoir peur. Parce qu’ils portent, le plus souvent, l’empreinte profonde d’une mère admirable, ils croient toujours trouver des cœurs sûrs. Fatigués, ils vont vers celle qui les charme. Il suffisait de regarder Laure ; de voir, en face de soi, cette grâce ployée. Elle devait avoir trente-cinq ans ; et même dans ses larmes, l’expression était celle d’une toute jeune femme.
L’abbé Danizous se sentait envahi par une lassitude qui brisait ses membres. Il avait eu dans la nuit une crise d’asthme aiguë. Les ombres répandues au-dessous des yeux, dans la cire creuse de son visage, portaient les marques de l’insomnie.