— Quel malheur ! reprit-elle, en cachant ses yeux dans sa main. Elle revoyait Daniel, le cadet, faisant irruption dans le petit salon, le jour où la question du départ venait justement d’être débattue : « Si vous me laissez, je ferai des folies. Qu’est-ce que vous voulez que je devienne ? » La couleur de ses yeux avait foncé subitement, et tout son visage offrait une expression de désordre et de chagrin qui l’avait troublée. Bien qu’elle ne lui donnât pas encore d’importance, éprouvant seulement auprès de lui la radieuse impression de plaire, elle s’était sentie flattée par ce désespoir.

C’était le début de cette période où l’entraînait le plaisir de vivre ; une sensation de jeunesse, de jeu dangereux ; la flamme frôlée, éloignée, cherchée qui la reprenait comme un aimant ; et cette sorte de griserie au moment même où elle glissait vers l’irréparable.

— Mon mari aurait dû voir que ses yeux ne me quittaient pas. Mais comment me plaindre, le dénoncer ? Nous étions presque du même âge, et lui par moments si gai avec moi ; puis tout à coup triste et sombre à me faire peur.

Sa voix se fit plus basse encore.

— Je n’étais pas de ces femmes qu’on peut laisser seules.

Puis se ressaisissant :

— Vous ne comprenez pas… Vous allez me juger plus mauvaise que je ne suis !

Elle s’alarmait d’en avoir tant dit. Comme un coupable, tout vibrant encore de ses aveux, relève sur l’avenir des yeux effrayés, elle se sentait ramenée en arrière par l’éternelle réaction des faibles : nier et s’enfuir. Mais dans l’état d’agitation où elle se trouvait, il était trop tard. L’influence d’un esprit supérieur agissait aussi en sens contraire sur le désordre de ses sentiments, prenant lentement possession des domaines secrets de sa conscience, au fur et à mesure qu’elle les éclairait d’une lueur douteuse.

Le soleil, qu’un grand nuage argenté avait dérobé, venait de reparaître. Il semblait que la lumière eût un ton plus mûr. De temps en temps, une charrette passait sur la route sans que Laure entendît le grelot des mules. Peu à peu, cédant à la fascination évangélique du regard de l’abbé fixé sur sa vie, et envahie d’ailleurs par une sorte de soumission, de confiance obscure, elle confessait tout : les prétextes accumulés, pendant plus d’un an, pour ne pas rejoindre Marc dont le séjour à New-York s’était prolongé ; la complicité d’une vieille bonne, gardienne farouche de leur secret, qui avait élevé Daniel et aurait passé pour lui dans le feu ; le retour enfin, la peur, le remords, et cet accident de Daniel…

L’abbé Danizous étendit une main exsangue :