Il fit le geste de l’arrêter, et après deux ou trois secondes, retrouvant sa respiration :

— Je n’en ai aucune.

— Qui donc alors ?

— Personne n’en a.

Une amertume profonde montait à sa bouche. Avec surprise, avec inquiétude, Laure regardait les gouttes de sueur couler sur les longues tempes. Il semblait que toute la vie se fût retirée au fond des yeux.

— Oui, commença-t-il, avec des arrêts pénibles qui coupaient ses phrases, si vous me l’aviez tout à fait confié, il y a seulement deux ou trois ans… Je l’aimais beaucoup, cet enfant… J’ai fait ce que j’ai pu… Il y a en lui une grande force d’intelligence… C’était une joie de lui ouvrir l’esprit, de le voir comprendre, avancer… Moi qui ai connu tant d’enfants inertes, sans moyens… Un sujet d’élite. J’avais rêvé pour lui un grand avenir… Je pensais qu’il aurait besoin d’un soutien, d’un guide. Il aurait fallu pouvoir le garder…

C’était comme s’il voyait tout cela avec d’autres yeux. Mon Dieu, vous savez s’il avait rêvé un enlacement paternel ; le petit enveloppé dans ses deux bras, laissant enfin se desserrer son être durci. Mais il n’avait jamais osé. Il redoutait trop d’être repoussé. La distance qu’il sentait entre eux, Dieu seul l’eût comblée !

Ce drame suprême de sa vie de prêtre avait imprimé ses stigmates sur sa figure triangulaire, au large front demeuré intact, rayonnant de vie intérieure, sous lequel fuyaient les joues creuses. Entre toutes les passions, celle de l’apôtre consume un être, avivée dans le cœur par la certitude que le plus pur bonheur est en elle, la flamme du ciel dans laquelle l’universelle misère serait purifiée. Crucifiante est la pensée que ce bien sans égal vous appartient, qu’on pourrait le donner au monde, et que le monde s’obstine à n’en pas vouloir. Non, pas même l’être le plus seul, le plus abandonné, un enfant sans nom, riche de ces seuls trésors de l’intelligence que la main divine, comblant ses élus les plus obscurs, dépose où elle veut.

Il fallait bien sa résignation, cette lente conquête de soi, cruelle et aiguë, pour que l’abbé Danizous ne sentît pas la révolte le soulever. La pensée de Michel avait été la pointe de fer que certains ascètes, bourreaux d’eux-mêmes, portent cachée sous leurs vêtements pour y déchirer leurs passions vaincues : de toute son âme, il avait désiré sauver cet enfant. Hélas ! le pouvait-il ? Comment l’atteindre ? Que de fois, il avait refréné l’élan d’enthousiasme qui le portait vers ce cœur gonflé de forces douloureuses. Ah ! le libérer de son poids mort, l’entraîner, lui révéler l’immense horizon des expiations et des pensées pures ! Une même flamme eût fondu leurs vies. Le mal aurait été consumé, la souffrance réintégrée à sa place divine, dans le sacrifice. Car personne ne sait comme notre cœur pourrait être grand. Mais Dieu, sans doute, n’avait pas voulu. C’est pourquoi l’abbé restait seul, amputé de son dernier rêve. Était-ce qu’il n’avait pas assez souffert, pauvre hostie cachée, que la grâce manquait encore ?

Laure le regardait, ses beaux yeux exprimant l’incrédulité, avec l’impression de se heurter à un obstacle imaginaire.