— Tout cela, dit l’abbé, étendant la main vers l’immensité où se confondent la mer et le ciel, tout cela est pour nous.

Il sentait, avec une sorte d’exaltation, l’étendue des richesses que possèdent les enfants de Dieu. « Toi aussi, laissait-il entendre, qui te crois pauvre, malheureux, si tu sais voir, tu es l’héritier pour ta vie entière de ce qu’il y a de meilleur au monde. »

Ils s’étaient remis en marche, Michel silencieux, et l’abbé s’arrêtant tous les dix pas, reprenant son souffle. Sa voix s’altérait. Entre chaque suffocation, il revenait au bonheur qu’on trouve à remplir son esprit d’impressions divines. Plus on avançait dans l’existence, mieux on voyait qu’il faut substituer un monde de pensées, belles et élevées, à ces pauvres choses qui excitent les passions des hommes.

— Il n’y a qu’une grande vie, vois-tu, qui est la vie de l’âme. C’est par l’esprit qu’on possède tout… Le reste n’est rien… L’homme le plus seul, le plus ignoré, lorsqu’il est fermé dans sa chambre, avec un livre, peut connaître ce qui est digne d’être vécu. Il a pour ami les êtres les plus nobles, ceux qui ont su comprendre la vie et la vérité…

Tout cela, dans son esprit, était une sorte de testament. S’il mourait demain, il voulait que Michel eût entendu cette parole. A défaut de sa foi, il lui léguait ce qui, tôt ou tard, l’en rapprocherait, l’amour d’une vie supérieure, digne de son intelligence et de la pureté magnifique de son cœur sauvage.

« Allons, pensait-il, et une sueur coulait sur son corps, c’est le moment de renoncer. Le rêve que j’avais fait n’était pas conforme aux desseins de Dieu. Mais, au moins, que cet enfant comprenne où est son refuge… »

— Écoute, lui dit-il.

Il s’était arrêté et faisait face à ce grand garçon, au visage massif, dégageant une impression de force et d’intelligence, et il crut le voir dans l’avenir convulsé de révolte. Et, avec l’atroce sensation qu’il n’aurait rien fait s’il ne l’avait pas préparé à l’apaisement, il l’enveloppa d’un regard infiniment tendre.

— J’ai encore une chose à te dire. Ta mère est venue l’autre jour. Elle ne t’a pas trouvé. C’est dommage que tu ne l’aies pas vue, parce qu’elle ne pourra pas revenir de longtemps. Elle-même m’a dit combien cela lui est difficile. A quoi bon lutter ? Il faudra qu’elle se résigne toujours à t’aimer de loin.

Il parlait d’une voix qui semblait monter de son âme, avec des silences, des sortes de haltes, sans regarder le visage de Michel soudain rembruni.