Il suffisait à l’abbé d’avoir entrevu, à travers les protestations confuses et les réticences, le vrai visage de Daniel pour pressentir que Michel était à son image ; comme lui bouleversé par la fougue de ses impressions. L’abbé jugeait cette nature d’homme par l’étendue de la faute et la violence du désespoir. Car Laure niait en vain l’évidence. Qu’il fût assiégé par le remords, l’obsession de l’amour perdu ou la jalousie, Daniel avait voulu se tuer et elle le savait : à l’instant même où elle invoquait l’accident imprévu, tout la démentait ; la nature l’emportait en elle, cette défaillance intime qui change la voix, le regard, tout l’être, comme si la vérité impossible à dire s’échappait d’elle-même.
Le bleu nocturne mélangé de cendre fonçait peu à peu, mais le ciel restait verdâtre au-dessus des dunes sombrement veloutées de pins. La lune dans les espaces assombris prenait son éclat, non plus disque de fumée mais globe de nacre, répandant sur le bassin une radieuse traînée d’étincelles blanches qui dansaient au vent. Les étoiles aussi avivaient leurs feux. L’abbé avait reconnu Michel marchant sur la plage. « Il ne m’a pas vu, » pensait-il. Quand il s’était levé pour le rejoindre, le grand garçon qui approchait, tête nue, avait refoulé un tressaillement.
Ils étaient revenus ensemble dans l’odeur humide du soir, sur le sable mou. L’eau chuchotait au milieu des joncs. Cette ombre où l’on ne distingue pas bien les visages, compatissante, les rapprochait.
— Il y a bien longtemps que je ne t’ai vu… Est-ce que l’on continue la coupe au bord du canal ? demanda l’abbé, qui renouait la conversation comme s’ils s’étaient quittés la veille.
— Moi, ajouta-t-il, je ne vais plus si loin… Tu ne sais peut-être pas que j’ai été malade. Encore quelques mois, un peu plus, un peu moins, et ce sera fini. C’est pour cela que je suis content de te voir…
Il lui parlait comme à un ami, un frère plus jeune, s’efforçant de réduire entre eux les distances.
— Je pense souvent à toi, reprit-il, quand je lis quelque chose de beau. Tu te rappelles ces pages de Virgile que nous avons traduites cet hiver. La poésie, c’est ce qui nous rapproche de la vie, on voit, on écoute… Il y a de la musique dans les mots.
Michel avait senti sur son épaule la main de l’abbé. Il tressaillit mais ne s’écarta pas. Cette voix retrouvée rouvrait son cœur ; les échos d’une mélodie merveilleuse, comme un chant de sirène, l’enveloppaient : non seulement un souffle doux et parfumé, l’esprit de Virgile, qui chante dans les campagnes florissantes, au cœur des bergers, mais un ensemble de rêves qui s’entremêlaient, répandant une lumière inexprimable.
L’abbé, par une intuition secrète, le sentait frémir. Lui-même s’émouvait. Décharné, son être débile penché vers la mort, il ne vivait plus que par l’enthousiasme. Cet effort ranimait en lui une joie sacrée, celle d’un homme qui essaie d’embraser une âme à son propre feu. Il n’osait plus parler à Michel des choses de Dieu. C’eût été le pousser à la révolte. Réfractaire, cet enfant accusait la terre et le ciel ! Mais l’abbé Danizous savait en lui une faculté puissante entre toutes, qui était le sens de la beauté. Il s’efforçait de la réveiller, d’y mêler des pensées d’orgueil et de perfection, mystique de l’âme, force intérieure des êtres jeunes, aux heures où ils risquent d’être rebutés par les duretés de l’existence et frappés par le désespoir.
La danse courte du clapotis soulevait l’étendue vivante de l’eau. Non loin de la plage, le clair de lune détachait la silhouette en suie des pinasses à l’ancre. L’abbé s’arrêta un instant, le souffle coupé. L’étincelle blanche du phare s’alluma, s’éteignit, ressuscita rouge. Et devant la nuit qui ramène les impressions infinies de mystère et d’immensité, devant le ciel dévoré de feu, la mer et les dunes, une même émotion rapprochait ces deux déshérités, le prêtre et l’enfant, pénétrés d’une harmonie indéfinissable.