L’abbé, assis près d’une écluse, revivait la souffrance de ce jour de Pâques. Déception infinie d’avoir attendu un miracle qui ne s’est pas produit ! Il écoutait le murmure du clapotis, respirait la brise. Le bassin avait l’éclat d’une soie froissée.

— Quelle sera la fin de cela ?

Il se sentait rompu de fatigue. Tout à l’heure, ayant aperçu Michel qui s’éloignait seul, il l’avait suivi de loin et s’était assis pour l’attendre. Depuis bien des jours, il se promettait de lui parler ; mais, par prudence, voyant que le garçon paraissait le fuir, il avait différé cette explication. Qu’allait-il lui dire ? La vie que menait cet enfant l’endurcissait dans sa solitude. La veille encore, le regardant traverser la plage, vigoureux, portant sur l’épaule la voile roulée et les avirons, il s’était senti tout saisi. Quoi qu’on pût faire, Michel avait pris goût à cette existence libre du marin soumise seulement au vent et au ciel.

— Pourtant, pensait l’abbé, évoquant son visage fermé, il n’est pas heureux.

Il y avait en lui l’obstination sublime de la foi qui ne veut pas céder de terrain ; de la tendresse qui ne veut pas mourir. Cette journée de Pâques, où il ne l’avait pas vu à l’église, ravageait son cœur d’une douleur cruelle. Quel homme a jamais réprimé le geste d’éloigner son dernier calice, celui où l’amertume de sa vie déborde ? Il regardait vers la lagune, attendant le retour de Michel qui avait dû s’asseoir dans la bruyère. Comme il en avait lourd sur le cœur ! L’abbé revoyait, tout en rafraîchissant dans le sable ses mains fiévreuses, cet enfant tourmenté d’une sourde inquiétude, et qui allait d’un rêve à l’autre, des livres à la mer, avide d’oubli, avec de brusques éclats de douleur suivis de longs silences.

La lune montait, perle flottante, dans le ciel gris-bleu. Le soir créait entre l’eau, les dunes et les grandes surfaces aériennes ces rapports fondus, impalpables, qui donnent au moindre reflet brillant le prix d’un joyau. Une pinasse appareillait, et la brise secouait la voile folle, l’écoute échappée balayant le clapotis de grands coups de fouet.

L’abbé revivait la longue lutte, à la fois muette et opiniâtre, qui lui avait ouvert l’intelligence de Michel et non point un autre domaine plus secret, plus riche, celui d’où monte la résurrection. Le coup d’ongle de la tristesse creusait un pli entre ses sourcils. Qu’était-ce donc que cet instinct mêlé à la chair et à l’âme, qui fait hurler de douleur l’enfant sans foyer comme dans la solitude des nuits la bête perdue ? O lois du monde, puissances terribles auxquelles n’échappe aucune créature !

Lui-même ne savait-il pas que le prêtre rêve partout de la famille, nid abandonné, dont le souvenir ranime jusqu’à la chaleur du sein qui vous a nourri. Mais que les coups paraissent cruels quand ils sont portés par ceux que l’homme appelle les siens ! L’abbé revoyait son propre foyer, tout bouleversé le soir où il s’en était arraché. Comme il entrait chez les Jésuites, sa mère répétait dans ses sanglots : « Ton père en mourra. » Il lui semblait être un criminel. Mais le plus triste avait été son retour, trois ans après, quand il était rentré malade, et qu’il avait senti que personne dans la maison ne l’attendait plus. Ceux qui ont été pleurés une fois ne doivent jamais reparaître. Il n’est guère de vie où l’on puisse refaire la place des morts.

« Non, pensait-il, nous qui sommes du Christ, notre royaume n’est pas de ce monde. » Quel avenir de paix pour Michel si cette vérité première du chrétien, celle dont tout découle, n’était pas restée lettre morte ! Mais que faire pour que lui apparût cet autre domaine illimité, celui qui est déjà dans un cœur humain un reflet de ciel incorruptible ? Non que l’abbé Danizous eût la pensée de reprocher à Michel son abandon inexplicable. Blessé, il ne pensait pas à sa blessure. Quelle petitesse de réclamer, d’être susceptible ! Tout cela ne comptait pour rien dans cette zone du surnaturel où, apôtre, il se consumait, desséché de désir, dans cette souffrance inconnue du monde qui est celle d’enfanter des âmes.

« Du moins, songeait l’abbé, frémissant à la pensée du drame entrevu, il ne saura pas. » C’était une sécurité d’avoir réussi pour le moment à éloigner Laure. Peut-être, entraînée par son inconscience, se fût-elle aussi ouverte à son fils ! Il en frémissait. Les pensées violentes que la crise de l’adolescence soulevaient en Michel, s’enchevêtrant, éperdues, s’accrochant aux résolutions les plus heurtées, décelaient un assez grand trouble sans qu’on y mêlât, source de noir enchantement coulant goutte à goutte, jusqu’au cœur, l’idée du suicide.