L’aimait-il ? Était-ce de l’amour, cet instinct engourdi qui se ranimait à certains moments, l’envahissait avec violence comme une maladie, ne le laissant que l’esprit saturé de chagrin et le cœur inerte. Il lui suffisait de songer à elle, de la revoir, pour que son image réveillât en lui un être frustré. Où était cette part qui lui manquait ? Qui pouvait au monde combler cet abîme ? Il se répétait : « Ce n’est pas juste. Il n’y a que moi. Pourquoi pas les autres ? » Ses hérédités inconscientes élevaient en lui une rumeur confuse. L’inquiétude les gonflait comme une pluie d’orage. Ah ! que sa mère entretenait en lui l’impatience du lendemain ! La voir ! Lui arracher le secret de ces vies ignorées qu’il portait en lui ! Qui étaient-ils, ceux qui tressaillaient dans son être au moindre mouvement de haine ou de joie ? Qu’avaient-ils fait, quel était leur nom — ô inconnus dont l’héritage lui était à la fois si lourd et si précieux, et qu’il était peut-être le seul à réveiller dans ce tombeau vivant et bruissant qu’est un cœur humain.
Le crépuscule rasait la bruyère, Michel, son regard tourné en lui-même, ne le sentait pas. Il regardait une nuit plus profonde. Cet inconnu immergé en lui, ce père sans visage, il le heurtait comme une masse d’ombre ; ou bien, désespéré, il se laissait couler dans ces ténèbres, au fond de ce puits comme s’il n’y avait rien d’autre à faire et que Dieu même n’existât pas.
C’était ce soir-là, près des réservoirs, que l’abbé Danizous l’avait attendu. Il s’était assis sur la digue, trop souffrant pour aller plus loin. Les gens reconnaissaient à sa mine qu’il était malade ; mais depuis des années qu’on le voyait avec ce sourire de condamné, ses grandes tempes toujours plus creuses, chacun disait :
— Un curé pourtant ne fatigue pas.
A la sortie des vêpres, sous le porche, Mlle Rescasse et une dame âgée avaient échangé leurs impressions :
— Il a une figure à faire peur. C’est étonnant que sa famille ne s’inquiète pas.
— On devrait le dire à Monseigneur. Ce serait un devoir. La semaine dernière encore, il n’y a pas eu de catéchisme. L’instituteur se plaint que les garçons sortent pour rien à onze heures… Encore une année ou deux et la paroisse sera tout à fait perdue !
— Les temps sont déjà assez mauvais.
— Vous trouvez vraiment qu’il a l’air plus malade depuis quelques mois ? Avec l’asthme, voyez-vous, on ne sait jamais…