Il fait bon travailler au soleil de Pâques. Les marins qui se pressent dans ce ramassis de bicoques, couleur de guenille, dégringolant jusqu’à la plage, trouvent leur commodité à vivre le plus près possible des parcs. Les « pétroleuses » foncent sur les grands carrés que dessinent dans la mer les branches de pins.
C’est la saison où viennent de l’océan dans le bassin les gros poissons qui mangent les huîtres. Partout on veille aux clôtures, on les consolide. Il y a au bas des palissades une rangée de ces petits épieux, hauts comme la main, bien aiguisés, que les parqueurs appellent des « pointus ». Les tères, sortes de raies aux ailes épaisses, quand elles cherchent à passer, se piquent et s’en vont. Les « pointus » leur font des estafilades. On en trouve des tas bien rangés derrière les masures, à côté du bois de chauffage et des casiers défoncés.
Michel est heureux que le travail le confine dans cette solitude. Mais il y a trop de monde encore. Il voudrait une seule cabane, un désert de sable ; ou bien coucher au large, dans la pinasse, lorsqu’on établit une tente avec la voile recouvrant le mât renversé.
Parfois, le matin, levé avant le jour, il se sauve par un sentier pour courir jusqu’à l’océan. Une seule fois, l’année précédente, il a été jusqu’au Ferret. Il se rappelle le mamelon d’une dune bossuée d’ombres bleues, où s’accrochent quelques poignées d’une herbe dure mêlée aux chardons des sables. Les longues vagues formaient sur la plage des chaînes fumantes d’une écume blanche.
Chaque retour à Arès, le samedi, lui est un supplice. Il a la nausée des cabarets pleins, dégorgeant le bruit des disputes. Qu’est-ce donc que ce dégoût des hommes ? Les après-midi de dimanche, lorsque garçons et filles s’en vont sur les routes, chaînes rompues, il fuit dans le sous-bois l’écho de leurs cris. Pour éviter un couple enlacé, au bord d’un talus, il se jetterait au milieu des ronces.
C’est le soir de Pâques que l’a envahi ce mal nouveau, la répulsion haineuse de l’amour. Il venait de croiser un garçon de son âge, le bras entourant le cou d’une fille : ses yeux s’étaient détournés, mais il croyait sentir sur son visage une marque brûlante ; ce qui faisait derrière lui éclater les rires lui semblait odieux.
Près de la place, la salle de danse — violoneux sur une estrade, couples sautant sous les guirlandes — lui souffla à la face une bouffée de plaisir vulgaire. Pourchassé, il avait failli entrer dans l’église ; la porte était ouverte et la nef vide, où tout le silence du monde semblait réfugié ; mais c’était ailleurs qu’il avait fui, près du canal, parce qu’il en voulait à Dieu même. Il avait peur de ce tête-à-tête avec l’invisible, lui qui avait refusé son âme, et la veille de la communion divine maudit le pardon.
Il était resté jusqu’à la nuit dans cette lagune déserte et stérile. Que de fois, avec Estelle, il y était venu en pinasse, aux grandes malines où le flot remonte ; c’était son plaisir de s’engager dans le petit cours d’eau, anguille d’argent, aux replis cachés dans les bois. Il y avait une passerelle en poteaux de mine mal équarris, jetée d’une rive à l’autre par un homme qui vivait là en solitaire. On l’appelait le pont du sauvage. Aux beaux jours d’été, quand le soleil pénètre le sous-bois, et que les pins se mirent dans le ciel reflété par l’eau, c’était une merveilleuse impression de calme. Des libellules de saphir se posaient sur les rames. D’autres tremblaient suspendues aux feuilles des roseaux. La pinasse échouait sur des fonds de sable, et il fallait la renflouer en poussant avec une perche. Mais il allait, toujours plus loin, avec une confuse sensation de mystère et de forêt vierge, jusqu’à ce que la proue fût arrêtée par des broussailles enchevêtrées ; ou encore par un pin déraciné qui était tombé la tête dans l’eau, et barrait le « coulant » sauvage.
Mais, ce soir, il ne regardait pas de ce côté. Sa peine et lui restaient tête à tête. Presque à la même place, près de la hutte dépaillée, sa mère errante s’était assise. Il pensait à elle.
— Oui, pour quinze jours, tu as bien compris. Elle l’a dit deux fois… C’est même une drôle d’idée qu’elle a eue, clamait Elvina, le jour où elle l’avait assourdi de cette nouvelle. Depuis, il avait vécu, absorbé… Ce n’était pas trop de deux ou trois mois pour se préparer à la revoir, se refaire un cœur. Sa dernière visite lui apparaissait comme s’il eût été alors un enfant : il avait honte de ses cris, ses larmes ; ce souvenir faisait remonter une humiliation infinie.