L’abbé se sentait exténué, traînait la jambe. Près des cabanes, il avait trébuché dans un tas de tuiles. Michel se taisait. Tout à l’heure, quand son maître évoquait la vie de l’esprit, il avait été saisi, enveloppé de ces impressions puissantes et douces qui faisaient entrer dans son cœur un monde de rêves.
Mais ensuite, la colère était revenue. En vain auraient-ils marché la nuit entière sur cette plage. Ils ont conscience d’un brisement. Un malentendu les sépare, inexorable, comme les destinées qui n’arrivent pas à se rejoindre. Ce sont des choses qu’on n’évite pas. Il faut bien que la vie soit comble de dettes impayées et d’ingratitude, nul ne sachant rendre ce qui lui est réclamé d’amour. C’est la loi que ces insolvables alimentent largement le monde d’amertume, de souffrance et de résignation. Ainsi la fonte des neiges renouvelle de son eau crue torrents et fleuves.
Peut-être l’abbé, par cette double vue que possèdent les êtres doués d’un profond esprit surnaturel l’a-t-il entrevu ? Une contraction serre sa gorge. Il s’arrête pour aspirer une grande gorgée d’air. Mais il sent aussi impossible de remettre sa main sur l’épaule de Michel, pourtant si proche, que d’atteindre les étoiles noyées dans la mer bruissante.
Ils repartirent le lendemain à la fin de l’après-midi. Michel s’était étendu sur un tas de filets à l’arrière de l’embarcation. Estelle, mécontente, lui tournait le dos. Sylvain ramait, en face d’eux, sa figure cuivrée par le soleil. Les rames, qu’il ramenait des deux poignets contre son tricot, brillaient comme deux palettes éclatantes d’or.
Combien Michel avait hâte de s’éloigner ! Entre le monde et lui allait s’étendre la nappe d’eau où glissait la jonque. Il lui semblait se délivrer de tout ce qui était blessant, mesquin, misérable. Les vacances avaient amené quelques étrangers : il apercevait sur la plage deux jeunes filles, lisant à l’ombre d’un chaland ; devant les villas, des familles assises formaient des cercles multicolores. Des canots passaient, chargés de jeunesse. Une pinasse rentrait comble de genêts fleuris.
Tout le temps qu’ils furent dans le chenal, une troupe de marsouins les suivit à droite : ils étaient trois ou quatre qui plongeaient et se culbutaient. On entrevoyait, dans les gerbes d’eau, leur robe brune.
Le matin, Estelle et Michel s’étaient disputés. Elle lui avait dit qu’il était « fier », ce qui paraissait à cette petite la pire des insultes. Il lui avait crié : « Laisse-moi tranquille, à la fin. » Maintenant que Sylvain était avec eux, ils ne se parlaient pas. Estelle en voulait à Michel de ne pas être sorti avec elle le jour de Pâques ; à voir des filles de son âge s’éparpiller sur les routes, bien accompagnées, ou envahir la salle de danse, elle s’était sentie malheureuse. Le soir, elle avait brûlé la friture, essuyé les criailleries de sa mère et finalement pleuré dans son lit.
Son désappointement se changeait maintenant en rancune amère. Elle ne savait pas quelle force de jeunesse, inassouvie, gonflait son cœur. A ses yeux, c’était Michel qui avait tous les torts ; Michel pour lequel elle se dépensait en pure perte, et qui restait buté, maussade, méprisant. La veille, quand elle avait mis sa robe neuve, il ne l’avait pas même regardée : une robe dont elle avait choisi l’étoffe, un mois à l’avance, dans cette baraque ouverte à tous vents, où l’on vendait des cotonnades, de la lingerie avec des rubans et des bas fins, à côté de la vaisselle étalée par terre. C’était elle-même qui avait acheté, chez le buraliste, le patron en papier d’un journal de modes. Elle avait aussi rêvé d’une écharpe qui se balançait à un étalage. Mais l’aurait-elle eue tombant jusqu’à la taille sur sa robe verte, que Michel ne lui aurait pas accordé la moindre attention. Cette mère qui allait venir le rendrait encore plus orgueilleux. A l’avance elle était jalouse. De quoi le plaindrait-elle ? N’avait-elle pas aussi ses peines dont personne ne se souciait ? Si Michel, dont elle se détournait obstinément, lui faisait la grâce de se rapprocher, elle saurait bien aussi être dure, et revêche, et indifférente. Il aurait fallu des représailles pour apaiser la blessure de son amour-propre. Mais, à cette heure même où elle couvait son ressentiment, s’il l’avait voulu, comme la réconciliation eût été facile !
Quand ils eurent dépassé la croix, Michel, s’étirant, se leva et enjamba le banc pour prendre les rames. La dorure du bassin était merveilleuse. C’était un de ces soirs où l’on verrait courir un moustique sur l’eau. La pinasse glissait tranquillement et la paix de l’air était si parfaite que l’on entendait l’égouttement des avirons. Un héron, endormi sur un piquet, semblait un grand parapluie fermé. Des lattes reflétaient leur ombre brisée.