Le soleil, orange mûre, se détacha du ciel derrière les dunes ; et le cap tourné vers Piraillant, ils voguèrent pendant une heure sur des tons étales de vert, de rose safrané et de lilas tendre qui se fondaient dans une impression de calme infini. On ne voyait plus qu’une autre pinasse et une flottille d’oiseaux, petites barques blanches sur le bassin vide. Un goéland plana, éclairé en dessous par la réverbération du soleil qu’on ne voyait plus.

Toute la semaine, ils détroquèrent ensemble sur la plage. Estelle montrait son humeur de chèvre, ne s’observant que devant son père. Sylvain marmonnait :

« Qu’est-ce que c’était que cette société scientifique pour laquelle on lui retenait quatre sous par are sur sa retraite d’inscrit maritime ? Comme si ce n’était pas assez de payer vingt sous par are au gouvernement ! Les vingt sous, il le comprenait. L’État a besoin d’argent. Mais ces quatre sous, pour une société qu’il n’avait jamais vue ! Qu’est-ce qu’elle faisait ? Qu’avait-elle trouvé ? Tous ces gens-là étaient des « feignants » qui n’avaient pas de place et en cherchaient une. »

— Moi, quand je veux le médecin, je me le paie.

On les voyait tous trois debout, des journées entières, autour d’une sorte de pétrin monté sur des barres entre-croisées. Les tuiles empâtées de piécettes d’huîtres et de mamelles gélatineuses, orange et vertes, reparaissaient nues sous le crissement de leur couteau. C’était une palette de fer bien emmanchée. Il fallait peser sur la lame pour soulever la robe rocheuse qui se défaisait de bas en haut. La raclure tombait dans des casiers.

Michel était envahi par la rêverie. Son jeune corps se vivifiait au milieu de cette solitude, retrempant ses forces dans le soleil, le vent, le silence, comme dans un bain qui purifie les sources de l’être.

Parce qu’il vivait, élargi, dans cet univers invisible que porte en soi un jeune garçon, roi dédaigneux du monde intérieur où il se retranche, Estelle sentait qu’il n’y avait pas de lutte possible. Qu’elle essayât de la moquerie, de la colère, elle savait qu’aucune de ses flèches ne traversait cette atmosphère d’indifférence. Ses messages ne parvenaient pas. Les coups qu’elle s’essayait à lui porter s’abattaient sans force, comme ces cailloux qui n’atteignent jamais le but. Il n’y avait rien d’autre, dans tout cela, qu’une irritation impuissante qui s’éteignait et se rallumait, durement soufflée par sa jeunesse, sans autre élément que son propre cœur insatisfait.

Quand il se baigne, elle regarde dans le bassin étincelant émerger sa tête. Il avance vite, par poussées brusques, puis se retourne et semble dormir.

Elle pense qu’il se baigne matin et soir, et, le travail fini, s’isole ou s’en va. On ne sait pas s’il est heureux ou mécontent que sa mère doive venir au mois de juillet. Quand Elvina a cru l’éblouir de cette nouvelle, il n’a pas même répondu un mot. « Qu’est-ce que tu veux que ça lui fasse ? » répète Sylvain. On a parlé de rafistoler la cabane et de la repeindre. Mais il n’a rien dit. Estelle se persuade que l’orgueil le change ; qu’il ne souffre plus rien de commun entre eux. Il veut sans doute la remettre à sa place, lui rappeler qu’elle est fille de pauvres gens. Mais ces pauvres gens, il a été bien heureux de les trouver ! Où serait-il sans eux ? Et elle rougit, les lèvres à la fois serrées et tremblantes ; quand il reste des après-midi entiers couché sur la dune, elle souffre en silence, sourdement travaillée d’inquiétude et de jalousie.

Michel ne voit rien. Il a passé près de sa petite compagne sans la regarder. Il s’étend pour se sécher dans le sable chaud. C’est hier qu’il avait toutes ces idées noires mais non maintenant où il voit l’avenir ouvert, l’éblouissement de la vie. Ce séjour de sa mère qui lui a inspiré au premier moment un sursaut de crainte, son rêve peu à peu en prend possession, changeant devant lui la couleur du monde. L’été qui vient s’étend comme un grand pays merveilleux. Sa mère lui semble transfigurée, aimante, sincère. Depuis que l’abbé a laissé percer le désir de les séparer, il a le geste instinctif de se ranger près d’elle. Cette escarmouche éclaire son cœur. L’heure approche où il saura ce qu’elle lui cache. Contre les dangers qui l’environnent, ombres confuses, il se sent de force à la protéger. C’est à lui désormais qu’elle fera confiance. Il ne peut détacher ses yeux de cette plage où elle marchera ; de ce promontoire de sable et de pins où ils iront ensemble s’asseoir. Que ce sera bon ! Du calme enfin, de la paix entre eux ! La mer brille et pousse lentement ses petites rides sur le rivage. Il se retourne, la peau cuisante, son jeune corps dévoré par la brûlure du soleil. Dans l’assoupissement de tout son être, il n’a plus conscience que de ce rêve enfoui en lui, contre lequel son cœur se blottit, comme fait l’enfant qui s’est endormi pressant dans ses bras le jouet qu’on vient de lui donner.