Puis ce foyer de joie s’apaisa, soit que les premières impressions eussent été trop vives, ou que son imagination se lassât un peu. Mais la merveilleuse lumière du printemps chassait les rancunes, étouffait sous ses voiles d’or les mauvais levains qui fermentent dans les ténèbres. Sa grande souffrance se diluait dans la symphonie de bonheur du monde.

Ainsi étendu, brûlé par le sel et par le soleil, il n’était plus qu’un adolescent engourdi de songes. La solitude d’une petite baie lui semblait une oasis de paix merveilleuse. Tout lui parlait sourdement au cœur. Dans le sable coulant entre ses doigts, il rassemblait des débris fragiles comme de la porcelaine écrasée. L’hippocampe, semblable à un pion d’échec, éveillait en lui de confuses idées d’art, de bibelots, de choses sculptées. Des images de l’Odyssée flottaient dans son rêve. Quand l’abbé Danizous lui avait parlé de ces peintures représentant une déesse de la mer, debout sur un char attelé de chevaux marins, c’est la tête de l’hippocampe qu’il leur avait vue, mais énorme, soufflant l’écume par des naseaux que battaient les vagues, et avec d’étranges crinières ruisselantes.

Ainsi, tout ce qu’il avait sous les yeux enrichissait le peu qu’il savait, donnant à ses lectures d’enfant élevé en pleine nature la substance de ces choses touchées chaque jour, et qui lui causaient à son insu un plaisir plus profond au fur et à mesure qu’il y incorporait une vie poétique.

Il avait aussi une prédilection pour ces coquilles légères, sortes de pétales recourbés, teintées à l’intérieur d’un lilas rose et glacé d’argent. Ces petites conques semblaient feuilletées dans une pâte exquise. Elles étaient aussi légères que ces sous de nacre, les monnaies du pape. Il ne savait pas qu’elles avaient la nuance des fleurs exotiques, ces orchidées fragiles et coûteuses comme nos vanités. A ces frêles coquilles, pour être précieuses, il ne manquait que la rareté. La libéralité de la mer, si riche qu’il lui est indifférent d’abandonner où passe son flot une frange de trésors, en avait jonché la pente sableuse. Michel les regardait étinceler de sel au soleil. Quand il en avait ramassé plusieurs, il ne savait laquelle préférer. Celles qui étaient enfoncées dans le sable humide, il les déterrait et les lavait au bord du bassin. Son plaisir était aussi de les plonger dans les flaques d’eau tiédies sur la plage chaude. Accroupi, les jambes brûlées de sable et de sel, il regardait s’aviver les teintes, les couleurs reprendre, au contact de cette mer qui les avait fardées de ses reflets, une vie nouvelle et miraculeuse.

Les jours où Sylvain allait seul au parc, pour charger deux ou trois cents tuiles qu’il arrachait des collecteurs avec un crochet, Michel s’amusait parfois à assembler sur le sable les coquilles éparses autour de lui, formant sur la petite plage solitaire une croix, une ancre, un singulier goéland rose aux ailes immenses.

Jours tranquilles, printemps abondant de lumière heureuse. Il attendait. Le temps où des débats douloureux possédaient son âme semblait éloigné. C’était en lui une grande espérance ou plutôt une suspension de tout ce qui était mauvais, grondant, ivre de rancune.

Il n’emportait pas de livre avec lui en ces heures où il passait du soleil à l’ombre, étendu tantôt sous un pin, tantôt sur le sable. Il fermait les yeux. C’était à ces moments où s’abolissait le sens de la vue qu’il respirait le mieux les parfums, odeurs de résine mêlées à celles de la terre chaude. Un bruit mystérieux de branches froissées annonçait la houle des senteurs marines, grande marée aérienne inondant la face de la terre d’un souffle salubre. Il la recevait comme une algue du rivage se baigne dans la vague. Les sensations qui le pénétraient étaient joyeuses, de la joie associée à la plénitude du bonheur physique. Ainsi allongé, les yeux clos, percevant les vibrations infinies de l’air et de la lumière par ce sens admirable répandu sur tout notre corps, il avait l’impression de s’abandonner sur le cœur odorant du monde.

X

Il y eut, au début de juin, par l’intermédiaire de la sage-femme, une série de lettres et de contre-ordres qui trahirent les hésitations de Laure : « Il ne fallait pas dire qu’elle viendrait, » répétait Elvina furieuse, qui avait transporté à Piraillant un sac rempli d’ustensiles. La cabane avait été remise en état. Enchâssée dans un rang de masures passées au goudron, mais déteintes, couleur de rouille, la petite case gris clair se voyait de loin.

Quand Laure annonça enfin sa venue, non à Piraillant, mais dans un hôtel de la même côte, distant seulement de trois kilomètres, Michel, repris par sa timidité et par ses défiances, éprouva un soulagement. Il pourrait du moins se ménager des silences, des haltes loin d’elle.