Comme les grands travaux prenaient fin, la plupart des parqueurs allaient à la pêche. Le détroquage était terminé, ainsi que le transport des petites huîtres, recueillies avec soin au fond des casiers, et qui ensemençaient dans les parcs un bassin spécial.

C’était la saison où l’on entend, le long de la plage, retentir les coups de marteau sur les vieilles pinasses que l’on répare. Le coaltar fume dans les marmites à trois pieds sous lesquelles on pousse du bois. Albin, au bas d’un talus, repeignait son chaland. Accroupi, il passait sous la quille soulevée par deux piquets une couche de goudron lustré comme l’aile du corbeau. Son pinceau était fait d’un paquet d’étoupe emmanché à un long bâton.

— Quand un chaland est bien entretenu, il y en a pour une vie d’homme, disait le vieux Biscosse.

Le moment venait de garnir à nouveau les collecteurs. Les tuiles blanchies séchaient au soleil. On les avait alignées par couches, formant des cubes, entre les rangées de hangars qui servent de voileries et les piquets où les filets étaient accrochés. Les fosses de chaux vive, trous profonds qui s’espaçaient sur l’esplanade, remuées, souillées, étaient presque vides.

On discutait sur le meilleur moment de poser ces tuiles. Biscosse se montrait toujours le premier à les mettre en place. C’était un homme hardi à l’ouvrage. Les autres, un peu plus tôt, un peu plus tard, finissaient par se décider. Chaque pêcheur suivait son idée.

L’année précédente avait été mauvaise. Il y a sur les parcs, comme dans les champs ou les vignobles, les bonnes et les médiocres récoltes. On ne sait pas pourquoi le frai se dépose mal. « Le meilleur moment, rabâchait Elvina, était la maline de la Saint-Jean. » Et elle houspillait son homme, négligent, toujours en retard pour le travail, et qui, le soir, pêchait le rouget.

Comme ils posaient, dans le seul parc de l’île-aux-Oiseaux, près de huit mille tuiles, les Picquey faisaient pendant plus de trois semaines des « voyages » pour les transporter. Les deux hommes mettaient parfois la nuit un filet à l’eau. Michel, silhouette noire, à la proue de l’embarcation, son tablier de ciré noué sur son pantalon, « levait » lentement, tirant le long chapelet de lièges, tandis que Sylvain ramait par coups retenus. La corde ruisselante remontait le long du bordage ; et dans le filet alourdi d’eau, ramenant des paquets de goémon, des débris de bois, de loin en loin brillaient, escarboucles, les rougets qui donnent à peine deux ou trois faibles coups de queue pour mourir au fond de la barque. Quand Michel, courbé, arrachait chaque poisson de la poche qui l’emprisonnait, la lanterne éclairait des flancs incendiés de pourpre et des yeux vitrés.


Lorsque le bateau qui l’amenait quitta le débarcadère, Laure se sentit infiniment seule. Arcachon était grouillant de robes claires, avec une nuée de canots de plaisance à l’ancre, d’un blanc de nénuphar, étincelants de bordages vernis, d’acajou, de cuivres : bibelots précieux, flottille de plaisir en ces mois d’été où le bassin n’est plus qu’une coupe offerte aux régates. Que venait-elle faire ? N’y aurait-il personne pour la reconnaître ? Elle dévisageait sur le pont des couples assis ; un jeune homme, tête nue, braquait des jumelles. La réverbération de l’eau l’aveuglait. C’était le soir. Elle ne regardait pas Arcachon éclairé en face par le soleil. Son visage était tourné de l’autre côté ; vers le phare profilé à contre-jour, colonne grise, sur un ciel blond. Autour de chaque embarcadère, ses beaux yeux fouillaient la lisière sale des baraques en planches. Tant de misère lui répugnait à la fois et la rassurait ! Elle avait posé, comme une émigrante, ses bagages autour de son pliant, une grosse valise et un sac de cuir.

Le Courrier du Cap longeait maintenant la rive ouest du bassin. Laure regardait passer des mamelons plantés de pins, de petites baies. Comme le bateau glissait près de la terre, elle distinguait les cases grises des parqueurs adossées au talus de sable. Ainsi entrevues, en cet été 1910, ces dunes semblaient bien solitaires, avec les loques de masures glissant à leur pied, et les petites anses où la triple ondulation du sillage soulevait la flottille noire des pinasses à l’ancre.