Laure avait l’impression très vive que tout cela était la vie de Michel. Qu’allait-elle devenir dans ce domaine où elle n’avait jamais pénétré ? Sa pensée alla vers son mari qui avait dû passer à Paris la veille, en route pour Bruxelles et pour la Hollande. C’était un soulagement de sentir la distance s’allonger entre eux. Là où il était, pouvait-il la voir assise près de ce rouf, son voile brun au vent, à côté de la valise qui couchait sur le pont un rectangle d’ombre ? Ou plutôt, s’il l’avait vue, se serait-il douté de ce qui l’amenait ? Elle lui avait seulement dit qu’elle allait se reposer quelques jours au bord du bassin. Il n’avait fait aucune objection. Quand elle lui parlait du bien-être que c’était pour elle de s’asseoir au milieu des pins, il souriait, l’esprit bienveillant, ne voyant rien d’extraordinaire à ce qu’elle cherchât précisément le plaisir qu’il aurait préféré lui-même.
Comme il lui semblait incroyable de l’abuser si facilement ! Cela s’était fait sans aucun plan. Parce qu’il haïssait le monde, il lui savait gré de vivre presque toujours seule. Il chérissait, lui, son indolence et tout ce qu’il pensait de sa femme se résumait dans l’enchantement de la retrouver fidèle à lui sourire et à l’accueillir, rayonnante à ses yeux du pouvoir d’embellir sa vie.
Elle savait si bien le chloroformer ! L’amour avait été pour elle le grand secret de l’existence ; si elle l’avait fait naître, avec tant de chaleur, dans deux hommes si différents, c’est que sa vocation était de charmer et de se complaire dans cette jouissance. Elle, si incapable en toutes choses, et qui eût été dans les difficultés matérielles bientôt désarmée, comme elle se sentait guidée, infaillible, dans tout ce qui touchait à sa vie de femme. C’était comme un don caché de son être, d’où procédaient la grâce, le sourire et l’illusion. Que Marc fût un homme supérieur et possédât toutes les qualités qui lui échappaient, cela ne l’empêchait pas, avec elle, d’être le plus faible des hommes.
Puisqu’il ne savait pas, ne saurait jamais, quel tort lui faisait-elle ? Qu’elle fût là, ou ailleurs, c’était le même mensonge apitoyé, où elle n’était pas loin de voir un mérite, avec l’étrange faculté qu’ont les femmes de dissoudre dans leur esprit le point de départ. Comment retrouver, sous tant d’impressions superposées, son « moi » véritable ; l’être qui se révéla dans une impulsion, au feu d’un amour, et que le temps a étouffé, qui s’est peut-être sous ses alluvions détruit tout entier, il n’est pas plus en notre pouvoir de le ranimer que de faire revivre l’enfant que nous fûmes : Laure, posée sur ce pont comme une hirondelle, scrutait en vain dans sa conscience cette place trop lointaine.
Combien Michel l’eût aimée, si son être n’avait été empoisonné par la jalousie, il le découvrit pendant les jours qui suivirent. L’auberge où elle était descendue se trouvait au fond d’une petite place. Une maison neuve, témoignage de prospérité, avec une épicerie au rez-de-chaussée, avait été greffée sur un ancien bâtiment en planches ; celui-ci repeint en vert, et qui formait une aile basse, servait de salle de restaurant. Comme Laure déjeunait, le timbre de la porte jetait à tout instant sa note stridente ; la patronne familière, qui venait de lui apporter le pot au lait et la cafetière, interrompant à regret la conversation, regagnait la pièce voisine où balais et sabots pendaient au plafond ; on entendait basculer les plateaux de cuivre de la balance.
Chaque jour, refaisant à pied les trois kilomètres qui les séparaient, elle allait en suivant la plage rejoindre Michel. La première fois, elle était partie de si bonne heure que le soleil blanchissait à peine un halo de brume. C’était un matin mystérieux. Derrière l’hôtel, tout était noyé de gris, le ciel, les pins, les vallonnements indistincts des dunes. Il y avait seulement au ras du sol des bleus violets dans le vert sombre des ajoncs.
Elle avait traversé un hameau de cabanes, longé une anse où flottaient des barques ; et tout à coup, en haut d’une croupe, elle avait aperçu Michel étendu qui guettait peut-être son apparition. Quand il s’était levé, et qu’elle l’avait vu glisser dans le sable, élancé, solide, le cou hâlé et beau dans son tricot, elle avait senti battre son cœur.
— Mon petit… mon petit… Je suis si heureuse !
A peine reconnaissait-elle ce grand fils qui tendait vers elle une figure figée par l’émotion. Sa vie nouvelle l’avait transformé. Elle ne pouvait comprendre que six mois l’eussent changé si profondément, interdite de ne plus retrouver l’enfant qu’elle avait laissé, mais un adolescent au regard viril, presque un homme.
— On est bien ici… Tu me conduiras dans les jolis coins, disait-elle, avec un sourire hésitant, cherchant à deviner sur le visage de Michel ce que l’abbé avait pu lui dire.