« Il ne sait rien, » pensa-t-elle en voyant monter dans les yeux clairs un éclat de joie.

— Tu es content… Nous allons être si tranquilles.

Comme elle parlait, tournant à chaque instant la tête vers Michel, elle fut frappée par la saillie des pommettes et la carrure des maxillaires. Elle reconnaissait aussi les cheveux d’un blond sombre, rejetés sur la tempe ; et encore dans la cassure du menton, dans certains gestes, quelque chose d’un être presque oublié dont la survivance soulevait en elle une émotion sourde.

« Comme il lui ressemble, » pensa-t-elle à plusieurs reprises. Mais ce n’étaient que des lueurs qui fouillaient, intermittentes, au fond d’elle-même. Elle chercha péniblement une image d’homme qui lui échappait, essaya de revoir, de comparer, et ne trouva rien.

Ils longeaient le rempart et montèrent un petit escalier fait avec des rondins. Le soleil dissipait les brumes. Il y avait du bleu dans le ciel, un peu de bleu lointain, mais pur, deviné derrière les vapeurs flottantes. Le sable prenait la couleur des fleurs du pêcher. Les brises leur jetaient au visage un goût de résine et de rosée. Au loin passait une petite voile blanche comme un papillon de la mer.

Laure s’appuyait au bras de son fils. L’illusion du bonheur les enveloppait. Depuis le jour où Biscosse l’avait insultée, elle s’était juré de ne revenir jamais à Arès. Le port où elle avait erré, humiliée, lui inspirait une répugnance insurmontable. Pour rien au monde, elle n’eût voulu revoir l’abbé Danizous. Le souvenir de leur entretien la bouleversait. Ce n’était pas seulement la honte de l’aveu, mais un sentiment de pitié pour elle, pour Michel, mêlé d’une crainte superstitieuse.

Tout cela était loin, Arès invisible à l’horizon. Laure regardait le rempart, les masures serrées dans un petit vallon de sable où venaient mourir des monticules roussis de plaques de bruyère. La cabane était ouverte. Elle entra, sortit, entraîna Michel dans les ruelles. Devant les portes, sous les treilles réunissant les toits misérables, des femmes assises réparaient des voiles ; des taches d’ombre et de soleil tremblaient autour d’elles.

En un quart d’heure, elle eut tout vu, le port, le figuier au-dessous duquel s’étageaient, sur des gradins de bois peints en vert, des géraniums d’un rose vif.

Pour le déjeuner, qu’une pêcheuse prévenue la veille apporta dans des plats couverts, Michel transporta la table sous les acacias plantés au bout du rempart.

— Non, je ne lui parlerai pas tout de suite, nous avons le temps, pensa-t-il à plusieurs reprises dans l’après-midi. Il la contemplait, assise dans le sable chaud. Avec son voile marron enroulé autour du cou, sa robe lâche relevée sur ses chevilles, elle s’était adossée au pied de l’escalier. Il la regarda ouvrir son sac, tirer son ouvrage. Les reflets du plein air jouaient dans ses yeux, sur son visage couleur de blé mûr. Il feignait de somnoler et elle lui parlait en sautant d’un sujet à l’autre, s’interrompant pour lui sourire.