Nous revînmes chez M. Duportail: on se mit à table; je mangeai comme un amoureux de quinze ans, c'est-à-dire vite et longtemps. Après dîner je prétextai une indisposition légère, et je me retirai dans mon appartement. Là, je me rappelai librement Sophie et tous ses charmes. «Que de grâces, que de beauté! me disois-je; sa charmante figure est pleine d'esprit, et son esprit, j'en suis sûr, répond à sa figure. Ses grands yeux noirs m'ont inspiré je ne sais quoi…; c'est de l'amour sans doute. Ah! Sophie, c'est de l'amour, et pour la vie!» Revenu de ce premier transport, je me souvins d'avoir vu dans plusieurs romans les effets prodigieux d'une rencontre imprévue; le premier coup d'œil d'une belle avoit suffi pour captiver les sentimens d'un amant tendre; et l'amante elle-même, frappée d'un trait vainqueur, s'étoit sentie entraînée par un penchant irrésistible. Cependant j'avois lu de longues dissertations dans lesquelles des philosophes profonds nioient le pouvoir de la sympathie, qu'ils appeloient une chimère. «Sophie, m'écriai-je, je sens bien que je vous aime; mais avez-vous partagé mon trouble et mes agitations?» L'air dont je m'étois présenté n'étoit pas très propre à m'inspirer beaucoup de confiance; mais sa jolie voix, d'abord altérée, qu'elle avoit eu peine à rassurer par degrés! ce doux sourire par lequel elle avoit paru applaudir à ma méprise et me consoler de ma privation!… L'espérance entra dans mon cœur, il me parut très possible qu'en fait de tendresse la philosophie radotât, et que les romans seuls eussent raison.

Je m'étois approché, par hasard, de ma fenêtre: je vis le baron et M. Duportail se promener à grands pas dans le jardin. Mon père parloit avec feu, son ami sourioit de temps en temps; tous deux, par intervalles, jetoient les jeux sur mes croisées; je jugeai qu'il étoit question de moi dans leur entretien, et que déjà peut-être mon père avoit soupçonné ma passion naissante. Cette idée m'inquiéta beaucoup moins pourtant que celle du départ de mon père que je croyois prochain. Quitter ma Sophie sans savoir quand je pourrois jouir du bonheur de la revoir! mettre plus de cent lieues entre elle et moi! je n'y pus penser sans frémir. Mille réflexions douloureuses m'occupèrent toute la soirée: je soupai tristement, j'ignorois encore les plaisirs de l'amour, et déjà je ressentois ses inquiétudes mortelles.

Une partie de la nuit se passa dans les mêmes agitations. Je m'endormis enfin, dans l'espérance de voir ma Sophie le lendemain. Son image vint embellir mes songes; l'amour, propice à mes vœux, daigna prolonger un si doux sommeil. Il étoit tard quand je m'éveillai: je n'appris pas sans chagrin qu'on m'avoit laissé reposer, parce que mon père étoit sorti dès le matin et ne devoit rentrer que le soir. Je me désolois tout bas de ne pouvoir faire une visite à ma sœur, quand M. Duportail entra; il me fit mille amitiés, et me demanda si j'étois content de la capitale: je l'assurai que je ne craignois rien tant que de la quitter. Il me déclara que je n'aurois pas ce déplaisir; que mon père, jaloux de donner une éducation très soignée à l'unique héritier de son nom et de veiller de très près au bonheur d'une fille qu'il aimoit, avoit résolu de se fixer à Paris pendant quelques années, et que, pour y vivre d'une manière convenable à un homme de sa qualité, il alloit faire sa maison. Cette bonne nouvelle me causa une joie que je ne pus dissimuler; M. Duportail en modéra l'excès en m'apprenant qu'on avoit commencé par me choisir un honnête gouverneur et un fidèle domestique. A l'instant même on annonça M. Person.

Je vis entrer un petit monsieur sec et blême, dont la mine justifioit pleinement la mauvaise humeur que m'avoit inspirée son titre. Il s'avança d'un air grave et composé, puis, d'un ton lent et mielleux, il commença: «Monsieur, votre figure…» Content du mot qu'il avoit dit, il s'arrêta, cherchant le mot qu'il alloit dire…, «votre figure répond de votre personne.» Je répliquai fort sèchement à ce doux compliment. Privé du bonheur de voir Sophie, je ne trouvois d'autres ressources que le plaisir de m'occuper d'elle, et monsieur l'abbé venoit m'enlever cette consolation! Je résolus de le pousser à bout; dès la première journée j'y réussis passablement.

Le soir, mon père daigna me confirmer de sa propre bouche les arrangemens qu'il se proposoit; il me signifia, en même temps, que désormais je ne sortirois plus qu'avec mon gouverneur. C'étoit m'avertir de l'intérêt que j'avois à le ménager: ma situation devenoit critique, et mon amour, irrité par les obstacles, sembloit s'accroître avec ma gêne. J'avois fait d'assez bonnes études; mon gouverneur, présomptueux, s'étoit chargé du pénible emploi de les perfectionner; heureusement j'eus lieu de m'apercevoir, aux premières leçons, que le disciple valoit au moins l'instituteur. «Monsieur l'abbé, lui dis-je, vous êtes capable d'enseigner autant que je suis curieux d'apprendre. Pourquoi nous gêner mutuellement? Croyez-moi, laissons là des livres sur lesquels nous pâlirions gratis; allons voir ma sœur à son couvent, et, si Mlle Sophie de Pontis vient au parloir, vous verrez comme elle est jolie.» L'abbé voulut se fâcher; mais, profitant de l'avantage que j'avois sur lui: «Vous n'aimez pas l'exercice, à ce que je vois, lui répliquai-je: eh bien! restons ici; mais ce soir, je déclare à monsieur le baron l'extrême désir que je me sens d'avancer dans mes études, et l'insuffisance absolue de celui qui s'est chargé de m'éclairer dans mes travaux: si vous niez, je demande un examen que mon père lui-même nous fera subir.» L'abbé fut atterré de la force de mes derniers argumens. Il fit une grimace épouvantable, prit sa petite canne et son humble chapeau; nous volâmes au couvent.

Adélaïde vint au parloir accompagnée seulement de sa gouvernante, qu'on appeloit Manon. Cette fille étoit un vieux domestique de ma mère, et nous avoit élevés; je la priai de nous laisser: elle m'obéit sans peine. Restoit le maudit petit gouverneur, qu'il n'étoit pas possible d'éloigner. Ma sœur se plaignit qu'on eût laissé passer plusieurs jours sans la venir voir; elle m'étonna en m'apprenant que le baron l'avoit négligée autant que moi; nous pensâmes qu'il falloit qu'il fût bien préoccupé de ses projets nouveaux pour avoir oublié sa chère fille. «Mais vous, Faublas, me dit Adélaïde, qui vous a retenu ces jours-ci? Boudez-vous votre sœur et sa bonne amie? vous seriez un ingrat: Mlle de Pontis est sortie; revenez nous voir demain, surtout prenez garde aux méprises, et Sophie tâchera de faire votre paix avec sa vieille gouvernante, qui ne vous a pas encore bien pardonné vos distractions.» Je dis à ma sœur qu'il falloit obtenir mon congé de monsieur l'abbé, que la rage du travail possédoit sans relâche. Adélaïde, croyant que je parlois sérieusement, adressa à mon grave instituteur les plus vives instances, que j'excitois par les miennes. Il soutint le persiflage plus paisiblement que je ne l'aurois cru; je remarquai même que, lorsque je parlai de revenir, il m'observa qu'il étoit encore de bonne heure: cette complaisance me réconcilia tout à fait avec lui.

Mon père m'attendoit chez M. Duportail pour nous conduire dans un hôtel fort beau, qu'il venoit de louer faubourg Saint-Germain. Je fus mis le soir même en possession de l'appartement qu'il m'y avoit marqué. Je trouvai là Jasmin, ce domestique dont on m'avoit parlé. C'étoit un grand garçon de bonne mine, il me plut au premier coup d'œil.

«Boudez-vous votre sœur et sa bonne amie? vous seriez un ingrat», m'avoit dit Adélaïde. Je me répétai cent fois ce reproche, et le commentai de cent manières différentes. Il avoit donc été question de moi, on m'avoit donc attendu, j'avois donc été désiré? Que la nuit me parut longue, que la matinée fut mortelle! quel tourment d'entendre sonner les heures, et de ne pouvoir hâter celle qui nous rapproche de l'objet aimé!

Il arriva enfin le moment si désiré! je vis ma sœur, je vis Sophie, non moins belle et plus jolie que la première fois. Il y avoit dans sa simple parure je ne sais quoi de plus adroit et de plus séduisant. Dans cette seconde visite, mes yeux détaillèrent pour ainsi dire ses charmes, et plus d'une fois nos regards se rencontrèrent pendant cet examen si doux. J'admirai sa longue chevelure noire, qui contrastoit singulièrement avec sa peau fine, d'une blancheur éblouissante; sa taille élégante et légère, que j'aurois embrassée de mes dix doigts; les grâces enchanteresses répandues sur toute sa personne, son pied mignon, dont j'ignorois le favorable augure; et ses yeux surtout, ses beaux yeux qui sembloient me dire: «Ah! que nous aimerons l'heureux mortel qui saura nous plaire!»

Je fis à Mlle de Pontis un compliment qui dut d'autant plus la flatter qu'il étoit aisé de s'apercevoir que je ne l'avois pas préparé. La conversation fut d'abord générale, la gouvernante de Sophie s'en mêla; je vis qu'on ménageoit la vieille, et qu'elle aimoit à causer; je trouvai charmans les sots contes qu'elle nous fit. Cependant Person s'entretenoit avec ma sœur, et moi, d'une voix basse et tremblante, je faisois à ma Sophie cent questions et cent complimens. La vieille continuoit de raconter ses belles histoires que nous n'écoutions plus. Elle s'aperçut enfin qu'en parlant beaucoup elle ne parloit à personne; elle se leva brusquement, et me dit: «Monsieur, vous me faites commencer une narration, et vous n'en écoutez pas la fin, cela est très malhonnête.» Sophie, en me quittant, me consola par un regard tendre.