Nous entendîmes le bruit d'une voiture, c'étoit celle du baron; il entra, Adélaïde se plaignit de la rareté de ses visites; il allégua, d'un ton assez contraint, les embarras d'un établissement nouveau. Il causa quelques minutes d'un air préoccupé, et se leva ensuite brusquement avec quelques signes d'impatience; il retournoit à l'hôtel, il m'y ramena.
Nous trouvâmes à la porte un équipage brillant. Le suisse dit au baron qu'un gros monsieur noir l'attendoit depuis plus d'une heure, et qu'une cholie tame venoit d'arriver à l'instant. Mon père parut aussi joyeux que surpris; il monta avec empressement: je voulus le suivre, il me pria d'entrer chez moi. Jasmin, à qui je demandai s'il connoissoit le gros monsieur noir et la cholie tame, me répondit que non.
Curieux de pénétrer le mystère et piqué de ce que c'en étoit un pour moi, je me mis en sentinelle à l'une des fenêtres de mon appartement, qui donnoit sur la rue. Je n'y restai pas longtemps sans voir sortir un gros homme vêtu de noir, qui parloit seul et paroissoit content. Un quart d'heure après je vis une jeune dame s'élancer légèrement dans sa voiture; le baron, beaucoup moins ingambe, voulut sauter aussi lestement, il pensa se rompre le col; je fus effrayé; mais les éclats de rire qui partoient de la voiture me rassurèrent pleinement. Je m'étonnai que mon père, naturellement colère, ne donnât aucun signe d'humeur; il monta paisiblement, mit la tête à la portière, me vit à ma croisée, et parut un peu confus. Je l'entendis ordonner aux domestiques de m'avertir qu'il sortoit pour affaire, et que je pouvois me dispenser de l'attendre à souper. Je fis part de ma curiosité à Jasmin, qui paroissoit mériter ma confiance; il questionna, sans affectation, les domestiques du baron. Je sus le même soir que mon père fréquentoit les spectacles et lisoit les papiers publics; il venoit de prendre une maîtresse à l'Opéra et un intendant dans les Petites Affiches! j'en conclus qu'il falloit que le baron fût bien riche pour se charger de ce double fardeau. Au reste, cette réflexion ne me toucha que foiblement. J'aimois, j'avois l'espérance de plaire; au printemps de la vie connoît-on d'autres biens?
En peu de temps je rendis à ma sœur des visites fréquentes; Mlle de Pontis l'accompagnoit presque toujours au parloir. La vieille gouvernante ne se fâchoit plus parce que je la laissois finir ses histoires, et d'ailleurs Adélaïde avoit soin de lui faire de petits présens. M. Person n'étoit plus cet instituteur sévère, possédé, comme tant d'autres confrères, de la rage d'enseigner ce qu'il ignoroit. C'étoit, comme tant d'autres aussi, un petit pédant couleur de rose, toujours bien régulièrement coiffé, minutieux dans sa parure, relâché dans sa morale, développant avec les femmes une érudition profonde, affectant avec les hommes de n'effleurer que la superficie. Aussi doux et complaisant qu'il s'étoit d'abord montré intraitable et dur, il paroissoit n'avoir d'autres désirs que de prévenir les miens, et, quand je parlois d'aller au couvent, je le trouvois aussi empressé que moi.
Cependant mon père, livré aux plaisirs bruyans de la capitale, recevoit beaucoup de monde chez lui. Je fus caressé du beau sexe; on me fit des agaceries que je ne compris pas. Certaine douairière surtout essaya sur moi le pouvoir de ses charmes flétris; on se donna des airs enfantins, on épuisa les minauderies fines: je n'entendis seulement pas ce que ce manège signifioit. D'ailleurs je ne voyois dans le monde entier que Sophie; l'amour innocent et pur m'enflammoit pour elle, et j'ignorois encore qu'il existoit un autre amour.
Depuis plus de quatre mois je voyois Sophie presque tous les jours, l'habitude d'être ensemble étoit devenue pour nous un besoin. On sait que l'amour, quand il s'ignore lui-même ou quand il cherche à se déguiser, invente des noms caressans pour suppléer aux noms plus doux qu'il soupçonne et qu'il attend. Sophie m'appeloit son jeune cousin, j'appelois Sophie ma jolie cousine. La tendresse qui nous animoit brilloit dans nos moindres actions, nos regards l'exprimoient; ma bouche n'en avoit point encore hasardé l'aveu; et ma sœur ne devinoit pas ou gardoit le secret de sa bonne amie. Aveuglément livré aux premières impulsions de la nature, j'étois loin de soupçonner son but secret. Content de parler à Sophie, heureux de l'entendre et de baiser quelquefois sa jolie main, je désirois davantage; je n'aurois pu dire ce que je désirois. Le moment approchoit où l'une des plus charmantes femmes de la capitale alloit dissiper les ténèbres qui m'environnoient et m'initier aux plus doux mystères de Vénus.
Nous étions dans cette saison bruyante où règnent à la ville les plaisirs avec la folie; Momus avoit donné le signal de la danse, on touchoit aux jours gras. Le jeune comte de Rosambert, depuis trois mois compagnon de mes exercices, et que mon père combloit d'honnêtetés, me reprochoit depuis quelques jours la vie tranquille et retirée que je menois: devois-je, à mon âge, m'enterrer tout vivant dans la maison de mon père, et borner mes promenades à de sottes visites chez des béguines, pour y voir, qui? ma sœur! N'étoit-il pas temps de sortir de mon enfance, que l'on vouloit prolonger éternellement? et ne devois-je pas me hâter d'entrer dans le monde, où, avec ma figure et mon esprit, je ne pouvois manquer d'être favorablement accueilli? «Tenez, ajouta-t-il, je veux demain vous conduire à un bal charmant où je vais régulièrement quatre fois par semaine, vous y verrez bonne compagnie.» J'hésitois encore. «Il est sage comme une fille! poursuivit le comte; eh mais, craignez-vous que votre honneur ne coure quelque hasard? Habillez-vous en femme, sous des habits qu'on respecte il sera bien à couvert.» Je me mis à rire sans savoir pourquoi. «En vérité, reprit-il, cela vous iroit au mieux! Vous avez une figure douce et fine, un léger duvet couvre à peine vos joues; cela sera délicieux,… et puis… tenez, je veux tourmenter certaine personne… Chevalier, habillez-vous en femme, nous nous amuserons,… cela sera charmant!… vous verrez, vous verrez!»
L'idée de ce travestissement me plut. Il me parut fort agréable d'aller voir Sophie sous les habits de son sexe. Le lendemain, un habile tailleur que le comte de Rosambert avoit fait avertir m'apporta un habit d'amazone complet, tel que le portent les dames angloises quand elles montent à cheval. Un élégant coiffeur me donna le coup de peigne moelleux, et posa sur ma tête virginale le petit chapeau de castor blanc. Je descendis chez mon père; dès qu'il m'aperçut, il vint à moi d'un air d'inquiétude, puis s'arrêtant tout d'un coup: «Bon! dit-il en riant, j'ai d'abord cru que c'étoit Adélaïde!» Je lui observai qu'il me flattoit beaucoup. «Non, je vous ai pris pour Adélaïde, et je cherchois déjà quel motif lui avoit fait quitter son couvent sans ma permission, pour venir ici dans cet étrange équipage. Au reste, gardez-vous d'être fier de ce petit avantage: une jolie figure est dans un homme le plus mince des mérites.» M. Duportail étoit là. «Vous vous moquez, Baron, s'écria-t-il; ne savez-vous pas…?» Mon père le regarda, il se tut.
Ce fut mon père qui le premier témoigna le désir d'aller au couvent, il m'y conduisit. Adélaïde ne me reconnut qu'après quelques momens d'examen. Le baron, enchanté de l'extrême ressemblance qu'il y avoit entre ma sœur et moi, nous accabloit de caresses et nous embrassoit tour à tour. Cependant Adélaïde se repentoit d'être venue seule au parloir. «Que je suis fâchée, dit-elle, de n'avoir point amené ma bonne amie! comme nous aurions joui de sa surprise! Mon cher papa, permettez-vous que je l'aille chercher?» Le baron y consentit. En rentrant, Adélaïde dit à Sophie: «Ma bonne amie, embrassez ma sœur.» Sophie, interdite, m'examinoit, elle s'arrêta confondue. «Embrassez donc mademoiselle», dit la vieille gouvernante, trompée par la métamorphose. «Mademoiselle, embrassez donc ma fille», répéta le baron, que la scène amusoit. Sophie rougit et s'approcha en tremblant; mon cœur palpitoit. Je ne sais quel secret instinct nous conduisit, je ne sais avec quelle adresse nous dérobâmes notre bonheur aux témoins intéressés qui nous observoient; ils crurent que dans cette douce étreinte nos joues seulement s'étoient rencontrées,… mes lèvres avoient pressé les lèvres de Sophie!… Lecteurs sensibles qui vous êtes attendris quelquefois avec l'amante de Saint-Preux[4], jugez quel plaisir nous goûtâmes:… c'étoit aussi le premier baiser de l'amour.